22-11-2017
 
 
SOMMAIRE

LA VOIE DU SILENCE

S'extraire du bruit et de l'agitation du monde, pour retrouver quelques heures durant la petite voix du cœur.

Le silence fait peur à notre époque. La vie active nous laisse peu de répit. La ville est un univers bruyant qui sollicite en permanence tous nos sens.

Pourtant, l'homme moderne n'a pas oublié la valeur du silence, même si habituellement il ne le « pratique » plus beaucoup. Certains ressentent le besoin de s'extraire de ce fond sonore pour aller chercher le silence dans les monastères, là où il devient une règle, un chemin de vie, une nécessité pour mieux écouter l'Autre...

En Quête a rencontré trois jeunes « actifs » profondément impliqués dans notre société moderne, qui n'hésitent pas à se retirer régulièrement, loin de toute occupation, dans des abbayes où la vertu du silence est pratiquée depuis des siècles. Fabrice a 34 ans, il est marié et père de trois enfants. Il a d'abord monté une entreprise de peinture « anti-tags », qu'il a revendue, puis il a créé une société d'investissement qui soutient les créateurs d'entreprises. Tristan a 32 ans, il est célibataire et est un ancien cadre de l'Oréal. Il a tout plaqué pour fonder Alter Eco, une entreprise d'importation et de commerce équitable. Développée d'abord sous forme associative, Alter Eco s'est ensuite professionnalisée et propose maintenant une large gamme de produits équitables dans plusieurs enseignes de la grande distribution française. Jean-Marie, enfin, qui a 33 ans et vit avec Claire. Il est chargé de mission en éducation à l'environnement pour le conseil général du département du Val d'Oise. Quand il était étudiant, il a participé avec Tristan à des projets d'aide au développement dans des villages du Népal.

En Quête : Comment définiriez-vous le silence ?
Fabrice
 : Je distingue deux niveaux de silence : le silence extérieur que l'on peut trouver dans la Nature, au sommet d'une montagne ou dans le désert : on se coupe de toute source de bruit, on coupe le son ! Puis le silence intérieur, actif, volontaire : on décide de se taire, de faire le vide en soi, de prendre du recul par rapport à nos activités quotidiennes pour se recentrer sur l'essentiel. Ce silence « actif » permet le recueillement, la réflexion personnelle.

EQM : Dans la vie quotidienne, vous ménagez-vous des moments de silence ?
Jean-Marie
 : Dans une journée ? Pour ainsi dire jamais ! Et pourtant, j'en ai besoin, il ne me fait pas peur : au contraire, je le recherche. Faire silence, me rendre dans un lieu propice au silence, est toujours un objectif prioritaire de mes vacances et de mes voyages.
Tristan : Je suis toujours pris par la vie, dans le feu de l'action, sans cesse à penser au passé ou au futur. Mes seuls moments de silence, je les prends dans l'avion, en mettant mes boules Quiès.
Fabrice : Du matin jusqu'au soir, je vis dans le bruit de la vie familiale ou économique... Je n'ai pas une minute à perdre sur un emploi du temps chargé !

EQM : Comment avez-vous découvert ces lieux de silence exceptionnels que sont les monastères ?
Tristan
 : La vie m'y a conduit : le scoutisme pendant mon enfance ; plus tard, la révision de mes examens. Maintenant j'y retourne pour la qualité du silence que j'y ai trouvé. C'est extrêmement dépaysant de plonger dans ce monde lorsqu'on vient de la vie active. Ces « professionnels du silence » vivent à l'opposé de notre société.
Jean-Marie : Ma recherche du silence est liée à une expérience spirituelle que j'ai vécue voici quelques années. Je faisais une grave dépression, je me laissais dépérir. Un soir, comme tant d'autres, je me suis couché désespéré. Le lendemain matin, à mon réveil, quelque chose avait profondément changé en moi, comme s'il y avait eu un grand coup de ménage intérieur pendant la nuit ! Quelque chose m'avait tiré du gouffre... à partir de ce jour, j'ai su que je n'étais pas seul. Je me suis senti profondément lié à une Force Aimante. C'est cette Force qu'il me faut retrouver régulièrement. C'est dans le Silence que je la rencontre, dans des lieux porteurs, comme ce monastère bouddhiste que je connais dans les Alpes.

EQM : Quels sont les fruits du silence ? Comment le vivez-vous ? Vous arrive-t-il d'en avoir peur ?
Tristan
 : Il peut y avoir un silence angoissant : celui du célibataire qui se retrouve seul chez lui après sa journée de travail. C'est un silence imposé, celui de la solitude. Dans ces moments, on ne veut pas perdre son temps, il faut remplir sa vie ! En revanche, dans un monastère, le silence est choisi, recherché. Je fais le vide pour découvrir, dans le silence, une nouvelle forme de pensée qui m'apporte le bonheur. Bavard de nature, adepte de « Burning Man », le grand festival américain de musique techno, je peux néanmoins rester plusieurs jours sans dire un mot : j'aime ce silence radical qui procure la paix, la sérénité. Regardez les moines : je connais bien ceux de St Wandrille en Normandie. Ils inspirent confiance car ils parlent peu mais ils ont engagé radicalement leur vie. Je les admire... même si je suis heureux de ne pas être à leur place ! J'aime la vie, les relations sociales, les plaisirs, les voyages, les fêtes.

EQM : Qu'est-ce qui vous aide à entrer dans le silence ?
Fabrice
 : Le rythme de vie très régulier des moines, très bénéfique, même sur le plan biologique. Imaginez que ce rythme a traversé les siècles ! Depuis 655, avant même l'arrivée des Vikings en Normandie, les mêmes offices rythmaient la vie des moines de St Wandrille... Tout est organisé ! Pas d'imprévu ! On n'a pas à se soucier des contingences matérielles. C'est bon de se laisser porter pour quelqu'un comme moi qui passe sa vie à « organiser ». C'est structurant, sécurisant, et ça laisse l'esprit libre pour la méditation.
Tristan : Le monastère offre effectivement une discipline collective qui facilite l'accès au silence. Le chant grégorien est un exemple. Il remplit la même fonction que les chants tribaux des peuples primitifs : il soude le groupe et permet d'entrer en communication avec une autre réalité.

EQM : à quelle fréquence avez-vous besoin de ces moments de ressourcement ?
Jean-Marie
 : Dès que je peux m'extraire de mon quotidien. Tous les trois ou quatre mois : c'est pour moi un minimum. Je prends alors le temps de réfléchir le plus honnêtement possible à ce que je dois faire de ma vie. J'ai besoin de rompre avec la noria de mes pensées, pour écouter la vérité. Plutôt que d'interroger les autres, j'ai l'habitude de rechercher mes réponses dans le Silence.

EQM : Qu'éprouvez-vous lorsque vous revenez à la vie active ?
Tristan
 : Je me sens plus solide, plus stable, les idées plus claires. Je me sens plus fort, intérieurement et dans mes relations avec les autres. Je me sens chargé d'une énergie spirituelle positive qui me soutient y compris dans mon activité professionnelle.

EQM : Que pensez-vous des ermites ? Leur choix de solitude est-il une fuite ?
Jean-Marie
 : Je n'en ai pas côtoyé de près mais chez les bouddhistes, certains font le choix mûrement réfléchi de se retirer du monde pendant trois ans, trois mois et trois jours. Ce n'est pas une fuite mais plutôt un voyage intérieur : il leur faut une force fabuleuse pour lutter contre leurs passions. Je me demande souvent quelle est cette force qui les habite.
Tristan : J'ai entendu parler d'une femme bouddhiste qui est restée pendant 12 ans seule dans une grotte. Dans le silence, une autre communication devient possible : on perçoit une grande sagesse chez ceux qui, volontairement, choisissent de parler peu.

EQM : êtes-vous croyant ?
Fabrice
 : Je pencherais plutôt vers le oui et ma femme plutôt vers le non... Nous avons choisi de faire baptiser nos enfants pour leur offrir une ouverture spirituelle.
Tristan : La question de Dieu est annexe. Non qu'elle n'ait pas d'importance, mais nous sommes des êtres finis, et cette question de Dieu nous dépasse infiniment. Nous ne pourrons jamais la résoudre complètement et notre ignorance se transforme souvent en fanatisme. Pour moi, la question principale est la recherche de l'Amour, de la Vérité, du Bonheur et de la capacité à les répandre autour de soi.
Jean-Marie : Je n'adhère à aucune religion en particulier : je crois en une Force Aimante qui est venue me tirer du désespoir. Je suis sensible aux valeurs d'Amour et de Partage. Mais je me sens proche de toute pratique religieuse dès lors qu'elle est sincère et ouverte.

EQM : Pour aller plus loin, le silence consiste-t-il uniquement à faire taire les bruits extérieurs et les pensées incessantes ou cache-t-il un mystère qui ne se laisse percevoir que lorsqu'on accepte de se taire et d'écouter ?
Jean-Marie
 : Quand je veux faire silence, une première étape consiste effectivement à stopper la ronde incessante des pensées accessoires, à maîtriser le bouillonnement des émotions, des sentiments... bref, à me calmer ! Puis je rentre dans une autre profondeur : ce n'est plus une écoute de soi mais une attention à une présence rassurante, solide, transcendante. Le silence n'est ni vide, ni absence : il est rempli d'une autre réalité. Il nourrit ma quête spirituelle. ©EQm

©L.F./P.P.
©Tristan Leconte
Tristan Leconte.
©F.
Fabrice et les siens.
©J.-M.
Jean-Marie et Claire
 
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