26-09-2017
 
 
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PARTIR OU MOURIR

Ils tentent le tout pour le tout. Mais à quoi rêvent ceux qui échouent sur les chemins de l'Occident ?

Donner la parole aux exclus, faire entendre les sans-voix, tous ceux qui quittent les frontières de leur pays en quête d'un Eldorado, coûte que coûte : c'est le défi que s'était donnée la Québécoise Raymonde Provencher en entamant son plus récent documentaire, Partir ou Mourir. « Je voulais mettre en lumière cette réalité troublante des émigrants clandestins qui meurent en chemin, tous ceux qui disparaissent de la carte ni vu ni connu, dont on n'entendra jamais parler. Noyés en Méditerranée, gelés dans un container nord américain, assassinés, violés, pillés sur les routes de l'Amérique centrale, tués à bout portant par les milices civiles. Je me disais : Comment peut-on vivre et puis tout à coup disparaître et que jamais personne ne se penche là-dessus ? »

Ils sont de plus en plus nombreux ceux qui, des pays du Sud, tentent le tout pour le tout, qui misent leur vie au jeu du hasard. Ils partent pour améliorer leurs conditions de vie, pour offrir une vie meilleure à leurs enfants, dans l'espoir de s'affranchir d'un pays et d'une vie aux horizons fermés. Kalide, jeune pêcheur marocain de 28 ans, a tenté à deux reprises de passer le détroit de Gibraltar pour rejoindre les côtes de l'Espagne. « Je ne veux pas vivre comme mon père: travailler toute ma vie pour un petit salaire de misère, ensuite prendre une retraite à la limite de la pauvreté et attendre de crever parce qu'il n'y a pas d'autre issue. Cette vie là ne m'intéresse pas. Je préfère tenter ma chance, risquer de mourir en traversant le détroit. Tout vaut mieux que de rester ici parce que si je reste ici, je vais mourir. »

À Tapachula, au Chiapas, on les compte par milliers ceux qui cherchent à se pousser hors de leur pays. Dans cette petite ville, à la frontière du Guatemala et du Mexique, se croisent les espoirs d'un continent : un train de marchandise s'y arrête régulièrement et monte vers la frontière américaine. Salvadoriens, Guatémaltèques, Nicaraguayens, Honduriens, Mexicains s'agrippent désespérément à ce train, comme ils peuvent, où ils peuvent et traversent ainsi le Mexique jusqu'à la frontière. Sans manger, sans boire et sans dormir pendant plusieurs jours, nombreux sont ceux qui épuisés, finissent par tomber du train. Et le train les mutile.

Dans le pari de l'émigration clandestine, il y a plus dramatique encore que la mort : il y a ceux qui échouent et qui doivent revenir au pays, estropiés, manchots ou handicapés. Que peuvent-ils faire, ces jeunes qui retournent dans un pays dont l'avenir est déjà hypothéqué ? Quel travail y a-t-il à la campagne lorsqu'on porte des prothèses ou des béquilles ? Ils se retrouvent confinés dans une vie encore plus désastreuse que celle qu'ils ont quittée, avec le poids d'une vie plus que jamais impossible.

Fait renversant : ces jeunes, mêmes estropiés, se relèvent et déjà veulent repartir vers cet ailleurs meilleur : « Quand j'aurai mes prothèses, je vais reprendre le train », dit l'un d'eux dans le documentaire Partir ou mourir. Parmi tous ceux qui ont tenté cette odyssée vers les États-Unis, aucun, même ceux qui sont revenus handicapés, n'a manifesté de regret. Aucun. Une volonté de fer, certes. Un espoir encore plus grand, démesuré, déraisonné, d'accéder un jour à ce qui leur paraît une vie plus digne.

Il n'en reste pas moins que cette fougue trahit l'intolérable. Partir à tout prix pour aller arracher au pays du Nord un petit bout de pain - la petite part d'héritage qui leur revient - ce cri lancé à corps perdu n'est-il pas un signe de plus de la profonde hypocrisie qui marque le monde ?

Sur la scène internationale, on nie la nécessité de l'immigration, mais par la porte de côté, on a laissé entrer plus de dix millions de clandestins aux États-Unis, qui servent parfaitement les intérêts mercantiles. L'Amérique se vante, elle exporte de manière éhontée sa culture, son coke et sa pizza, elle fait miroiter partout l'American Dream.

Mais en définitive, elle refuse obstinément de partager son rêve. ©EQm

P.P. ©EQm
P.P. ©EQm
 
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