24-11-2017
 
 
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EN FAMILLE !

Un père, une mère et leurs enfants réinventent ensemble une manière d'exploiter une ferme.

Perchée à 1000 mètres d'altitude, à Burdigne, un petit village du département de la Loire en France, la ferme de la famille Ballandraud compte une trentaine de vaches de race Montbéliarde que le père et ses fils nourrissent sur une soixantaine d'hectares pour transformer le lait en fromage.

À une époque où le tissu familial est mis à rude épreuve et où les campagnes voient fuir leurs jeunes, les Ballandraud ont plutôt choisi de se serrer les coudes entre générations, en formant un Groupement Agricole d'Exploitation Commune. Le GAEC est une société civile de personnes permettant à des agriculteurs associés la réalisation d'un travail en commun dans des conditions comparables à celles existant dans les exploitations de caractère familial.

C'est Jean, le père, qui a repris l'exploitation en 1978. Il ne voulait pas voir disparaître l'héritage culturel et patrimonial que ses parents avaient constitué. Avec les contraintes grandissantes des politiques agricoles, ce n'était pas facile de survivre dans une petite structure. La ferme devait faire face aux réalités économiques (un salaire peu attrayant), topographiques (exploiter en moyenne montagne) et sociales (les campagnes se dépeuplent, c'est un fait).

En 2001, puis en 2003, Jean a vu ses efforts récompensés : ses deux fils, Stéphane et Thierry, ont décidé de prendre part à l'activité agricole et de s'associer en GAEC. Stéphane a toujours voulu s'installer sur la ferme, mais pour Thierry la réflexion a été plus longue. Au départ, il trouvait cette vie d'agriculteur trop contraignante, surtout « quand on produit du lait ». Il faut être à la ferme sept jours sur sept, matins et soirs. Une première expérience en fromagerie industrielle l'avait déçu. Mais la présence grandissante de jeunes agriculteurs dans le secteur et l'encouragement de ses parents l'ont décidé à se lancer dans l'aventure : Thierry a donc suivi une formation en transformation laitière (BTSA) pour développer cet aspect de l'entreprise.

Les avantages d'un GAEC sont nombreux. Tout d'abord, cette structure permet à quelqu'un de s'installer en remplacement des parents, sans avoir de contrainte financière particulière. De plus, le patrimoine de l'exploitation est différent du patrimoine personnel de chaque associé. Tous les investissements sont faits par le groupement ; en cas de gros problème, c'est lui qui est financièrement redevable et non les associés.

Ce système a aussi l'avantage d'être plus rémunérateur pour les associés, étant donné que les frais fixes sont les mêmes pour un GAEC que pour une exploitation individuelle de même capacité de production (dans ce cas-ci, un quotas de 240 000 litres de lait par an). Les Ballandraud tirent ainsi trois salaires et demi : « Il faut savoir se serrer la ceinture pendant 10 à 15 ans pour rembourser les emprunts, dit Jean. Nous nous prélevons un salaire de 1000 € par mois, ce qui est suffisant si l'on regarde le choix de vie simple et les avantages en nature que l'on peut avoir. On se chauffe avec le bois de nos terres, on mange de la viande et du fromage produits chez nous. Le cadre est très beau ». La charge de travail, quant à elle, se répartit entre les associés : pour la famille Ballandraud, cela signifie que chacun des associés ne travaille qu'une fin de semaine sur trois. Exceptionnel, dans le monde agricole !

Le GAEC doit cependant faire de gros investissements : 200 000 € (300 000 $ CAN), pour construire une fromagerie aux normes européennes et un système de séchage du foin en vrac. Les Ballandraud font leur choix : « On préfère produire moins et gagner moins pendant un temps à cause des nombreux prêts à rembourser, mais proposer des produits de qualité avec une forte valeur ajoutée », disent-ils. Les vaches nourries exclusivement au foin sont en meilleure santé et le lait a une meilleure valeur fromagère.

Quand on fabrique des fromages, on obtient aussi une quantité impressionnante de petit lait (80 litres pour 100 litres de lait environ). Mais là encore, la ferme s'inscrit dans une logique écologique. Rien n'est perdu, et le petit lait sert à nourrir les cochons au lieu d'être épandu dans les champs.

Et la famille dans tout ça ? Car travailler avec ses parents ou ses enfants n'est pas tous les jours facile. « Quand il y a problème, ça barde plus facilement », note Thierry. C'est un avantage car on peut le prendre plus vite en considération. Chacun reste cependant conscient que si le GAEC devait rencontrer un gros problème, c'est toute la famille qui en paierait les conséquences.

En général, les difficultés viennent de points de vue différents selon les générations. Les conceptions ne sont pas les mêmes, les modifications de fonctionnement, notamment sur le plan technique, ne sont pas faciles à accepter pour les parents. « On s'y fait », dit Aline, la maman. Ce qu'il faut avant tout, c'est arriver à échanger et prendre le temps de s'écouter.

À tout bien considérer, ce mode de travail paraît une bonne manière de sauvegarder le patrimoine agricole français. Mais lorsqu'on discute avec les personnes concernées, on se rend compte que rien n'est acquis. Leur réussite, les Ballandraud ne l'attribuent pas tant à leur forme d'organisation qu'à leur esprit commun. Ces valeurs transmises par les anciens et qui perdurent de génération en génération sont la clef de voûte de leur entente. Elles ramènent les hommes à ce qu'ils sont et ce qu'ils font. Elles leur font prendre conscience que vouloir mieux vivre, c'est vouloir mieux être, et pas seulement avoir plus pour mieux paraître. C'est cet amour pour la terre et la nature qui aide jeunes et moins jeunes épris de vie simple à former un groupe fortement uni.

Pour tous ces paysans qui travaillent ensemble en échangeant du temps ou du matériel, la manière de compter est autre : un plus un vaut bien plus que deux, si l'on inclut la vie sociale et associative qui se crée dans une telle situation.

À Burdigne, en tout cas, grâce au travail en GAEC et au temps épargné, Thierry peut prendre part de manière active à la vie du village : il est conseiller municipal. Pour lui, il est important que chacun s'investisse selon ses capacités. Toujours dans l'optique de promouvoir une agriculture paysanne et familiale, il participe aussi activement à la vie syndicale. « On est tous sur la même longueur d'ondes et c'est ce qui fait que ça marche », nous dit Thierry en parlant des habitants de Burdigne.

Cette grande famille, ici élargie à un territoire, est-elle transposable en d'autres lieux ?

La vague des mouvements alternatifs que connaissent entre autres la France et le Québec n'est-elle pas une variante de la famille, où chacun oeuvre pour le bien commun dans un esprit de solidarité très fort ?

À l'heure des familles décomposées et recomposées, où les liens du sang sont moins évidents, ne se sent-on pas également en famille lorsqu'on partage la même vision de la vie en société ? ©EQm

V.Q. ©EQm
Burdigne, France.
V.Q. ©EQm
V.Q. ©EQm
 
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