26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

DE LA RUE AU PARLEMENT

En unissant leurs forces, une vingtaine d'associations de Pologne font entendre la voix des plus pauvres jusqu'au Parlement de leur pays.

Une grande bassine, une montagne de pommes de terre et beaucoup de rires : sous le soleil de mai, Joseph et ses aides préparent le repas de midi, dans l'ancienne école de Jancowice, un village de campagne en plein champs, à deux heures de route de Varsovie. Dans le jardin, une dame se traîne sur les mains (elle a perdu ses deux jambes) pour rejoindre une grand-maman qui garde un jeune enfant sous un arbre. À l'intérieur, d'autres personnes fragiles se relayent dans la chapelle pour assurer une présence constante de prière.

Cette maison est la dernière que nous avons reçue pour prendre soin des plus pauvres de la Pologne. Je n'en voulais plus, mais comment refuser une si belle bâtisse ? Quand je l'ai vue, j'ai tout de suite pensé qu'on pourrait y accueillir des jeunes légèrement handicapés, des malades psychiatriques, des personnes sans-abris auxquelles on ne peut rien offrir à Varsovie mais qui vivraient en paix à la campagne. Le lieu est idéal aussi pour proposer des ateliers de travail à des personnes tellement marginalisées qu'on ne les accepte même plus dans les lieux de formation traditionnels.

La maison de Jancowice complète bien les six maisons que nous avons reçues dans et autour de Varsovie : des refuges pour femmes ou pour hommes sans-abris, d'autres pour des mamans à la rue avec leurs enfants, puis d'autres lieux où les personnes peuvent vivre ensemble, retrouver une dignité tout en recevant des soins de santé, ou en réglant quand cela est possible leurs questions administratives.

Nous ne sommes que quelques-uns, engagés dans la communauté du Pain de Vie de Pologne, à encadrer ces maisons. Nous n'avons pas de salaires, pas de revenus à nous, toute notre énergie est consacrée à l'accueil des plus pauvres et nous partageons tout ce que nous avons, parfois même notre lit ! Mais avec l'aide de Dieu, de notre entourage et surtout le courage de ceux que nous hébergeons, nous accueillons plus d'un millier de personnes chaque année. En Pologne, la grande pauvreté, c'est l'habitation : il manque deux millions de logements. En hiver, la consigne chez nous est donc stricte : chacun doit se pousser, de nombreux enfants par chambre, et parfois il y a même quelqu'un qui dort dans la baignoire pour que personne ne reste dehors par un froid sibérien.

À la chute du communisme, je me rappelle ma rencontre avec un membre du Conseil municipal, qui semblait très étonné d'apprendre l'existence de sans-abris à Varsovie. Il n'y en avait officiellement pas ! Tout était à refaire dans le pays, les structures administratives, sociales, les entreprises... Même les lois : il n'en existait aucune pour encadrer et soutenir le travail des associations caritatives.

Notre première maison a ouvert en 1991, à Lopuszanka, un quartier de Varsovie. Il n'existait alors aucune maison pour accueillir les femmes sans-abris. Rapidement, nous avons construit une deuxième maison dans la cour de la première, pour accueillir celles qui étaient si abîmées qu'elles n'étaient plus capables de vivre avec d'autres.

Très vite aussi, nous avons eu des contacts avec la mairie, qui nous a proposé une ancienne usine presque au centre de Varsovie, dans laquelle nous avons pu ouvrir un autre refuge. Un lieu d'accueil extraordinaire avec des personnes vraiment malades – tuberculose, sida, maladies vénériennes ou psychiatriques. Plusieurs sont mortes chez nous. Dès les débuts, nous avons signé un contrat de partenariat avec les autorités municipales. Habituellement, dans les différents pays où se trouve ma communauté, nous ne demandons pas de subventions parce que nous voulons rester libres face aux normes parfois aberrantes des services sociaux. Mais ici en Pologne, nous avons saisi dès le début qu'il fallait les impliquer parce que sinon l'État se déchargerait de ses responsabilités envers les plus pauvres. La ville a donc pris en charge le loyer, l'électricité, le salaire de personnes employées et les frais des professionnels (médecins, assistantes sociales, cuisinière, etc.). Nous faisons le reste : nous assurons une présence constante, offrons les médicaments, les services, les vêtements, la nourriture. Pendant des années, Andrei a ainsi parcouru la ville et les campagnes pour trouver, jour après jour, la nourriture qui permettrait de nourrir des centaines de bouches dans nos différentes maisons.

Dès le début, les premières associations impliquées auprès des pauvres de Pologne ont aussi senti le besoin de s'entraider pour faire face à l'impossible tâche. Nous pouvions notamment veiller ensemble à ce que le peu d'argent destiné aux marginaux serve vraiment à les aider. C'est ainsi que depuis plus de dix ans, une vingtaine d'associations se retrouvent une fois par mois de manière informelle. Ensemble, nous avons amené des médecins dans la rue, créé une lingerie, un système de douches et une cantine à la gare pour les gens de la rue, une banque alimentaire, un système d'alerte pour repérer les places disponibles dans les refuges, et même un « hôtel » supervisé pour les personnes qui commencent à retrouver une certaine stabilité.

Le fait de travailler ensemble nous donne beaucoup de crédibilité. Au point que, si une association veut lancer un projet et demande une subvention, la municipalité nous consulte et tient compte de notre avis, car le budget pour les sans-abris est limité. Ainsi, par exemple, notre réseau d'associations a forcé un refuge, qui recevait d'énormes subventions mais mettait les gens à la rue à sept heures du matin, à changer ses critères d'accueil. Ce lieu n'offrait pas de repas, les gens devaient payer 5 zloties (1,2 € ou 0,75$) et présenter leur carte d'identité pour passer la nuit. Connaissez-vous un sans-abri qui a en même temps ses papiers en ordre et de l'argent en poche ?

Cette étroite collaboration entre associations nous a menés dans les couloirs du Parlement pour modifier ou créer des lois qui tiennent comptes des personnes les plus marginalisées. Certains règlements n'ont aucun sens : par exemple, le ministère des affaires sociales libère souvent l'argent pour les pauvres en décembre, mais nous avons l'obligation de le dépenser avant la fin de la même année ! Une autre aberration : il a fallu longtemps pour créer des lois qui encadrent le travail des associations sans but lucratif. Mais rien n'est clair pour celles qui ont une mission caritative. Ainsi, les banques alimentaires ont cessé un temps leurs activités parce qu'elles refusaient de payer la taxe que l'État leur demandait, 22% de la valeur des dons alimentaires qu'elles recevaient.

C'est dans le domaine de la réinsertion par le travail que nous avons réalisé des avancées de grande ampleur. La Pologne traverse une situation économique difficile. Plus de 25% de la population adulte ne peut accéder au marché du travail. Dans les campagnes, les gens travaillaient dans les usines de l'État, mais celles-ci ont fermé et ils ne peuvent vivre avec les deux hectares de terre dont ils disposent. De toute façon, même s'il n'existait plus de chômage en Pologne (ce serait un miracle de notre bon Pape !), personne ne voudrait embaucher des personnes sans aucune qualification.

Tomasz Sadowski, un de mes amis qui dirige l'Association Barka et sa dizaine de maisons d'accueil pour sans-abris, avait entendu parler des coopératives sociales mises sur pied en Italie par des associations catholiques pour former des gens marginalisés. Quand le ministre des affaires sociales a visité l'atelier de drapeaux plus ou moins illégal de Barka, Tomasz lui a fait part de cette idée. Le ministre, très intéressé, a demandé aux associations de monter elles-mêmes un projet de loi, car ses services au ministère n'avaient ni les compétences, ni l'expérience pour monter un tel projet.

C'est ainsi qu'après une longue bataille (il y a eu de fortes oppositions), les associations ont proposé la création de 16 centres de formation pour des personnes marginalisées : sans-abris, alcooliques ou toxicomanes après thérapie, mères célibataires, victimes de violence, réfugiés, malades mentaux ou chômeurs depuis plus de trois ans. Ces centres, qui s'apparentent aux entreprises de réinsertion sociale, sont subventionnés par le ministère, mais c'est le regroupement des associations, reconnu dans le pays pour son intégrité, qui gère les fonds et encadre les projets. Les personnes recevront une formation pendant 18 mois ; elles seront payées et redeviendront assurées par l'État. Une autre loi vient favoriser la création de coopératives sociales parce que même après sa formation, une personne marginalisée peut difficilement retourner sur le marché normal de l'emploi. Les coopératives sociales bénéficieront d'avantages sociaux pour offrir leurs produits dans certains domaines d'activités à des prix avantageux.

Jean-Paul II, « notre » Pape qui vient de nous quitter, disait que donner de l'espérance exige de l'imagination et beaucoup de miséricorde. En vendant des meubles ou des pots de confiture faits avec les plus pauvres de la Pologne, c'est certainement ce que nous essayons de faire...

P.P. ©EQm
Proche du monde agricole
P.P. ©EQm
P.P. ©EQm
Sr Margaret avec
Arthur son fils adoptif.
 

Sœur Margaret Chmielewska est aussi connue en Pologne que ne le sont l'abbé Pierre en France ou le père Pop's au Québec. Travailleuse infatigable, introduite dans tous les milieux polonais, cette sœur consacrée a adopté trois enfants, deux orphelins roumains sans papiers et Arthur, un jeune autiste. Ses livres sont des best-sellers en Pologne. Elle a reçu d'innombrables récompenses, dont le prix Totus, le « Nobel » de l'Église polonaise.

 
 

LE GESTE D'UN PAUVRE
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PARTAGER LE PAIN
Ce qui est donné est multiplié
Dans ma maison, à la campagne, nous partageons notre nourriture avec nos voisins. Un soir, une fille vient demander du pain. Ses parents sont alcooliques, la famille compte six enfants. Mais nous n'avions que quatre pains pour notre propre maison. En général nous n'avons pas peur mais cette fois-là, j'avais le sentiment que c'était assez, nous avions déjà tout donné. Alors je lui dis : « Écoute, aujourd'hui je ne peux pas te donner de pain. » La fille part et je commence à réfléchir : « Margaret, tu as d'autres choses à manger avec tes enfants ». Alors j'ai envoyé Jean, mon fils, pour lui donner les quatre pains. Tant pis ! nous allions manger des pommes de terre ou je ne sais quoi. Une demi heure après un boulanger arrive et nous laisse des centaines de pains... une preuve de plus, si nécessaire, qu'il ne faut jamais avoir peur de partager.
 

 
 
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