24-11-2017
 
 
SOMMAIRE

ÉLOGE DE LA PAUVRETÉ

Les pauvres du monde entier seraient bien mieux servis si on cessait de les acculer à la misère sous prétexte de les aider

Majid Rahnema est bien au fait du fonctionnement des grandes institutions internationales. Diplômate et ministre, il a représenté l'Iran aux Nations Unies. Il a aussi été membre du conseil exécutif de l'Unesco et représentant-résident des Nations Unies au Mali. C'est en constatant le contraste entre les projets d'aide au développement et la réalité sur le terrain du Tiers-Monde qu'il a fini par faire sien le cri de Gandhi : « Laissez les pauvres tranquilles ».

« L'existence reconnue de quatre milliards de personnes dont le revenu journalier est inférieur à deux dollars par jour constitue bien la preuve selon laquelle les immenses « progrès » économiques et technologiques n'ont abouti qu'à une augmentation sans précédent du nombre des naufragés de notre économie », constate-t-il dans son ouvrage Quand la misère chasse la pauvreté. « Il est temps de réaliser que la course à la croissance économique n'est pas la réponse à leur problème. Elle est elle-même le pro-blème qu'il faudra enfin aborder sans peur ni préjugé ».

En 2003, Majid Rahnema prononçait une conférence sur ce thème au Colloque Philia, organisé par la Revue L'Agora. En voici quelques extraits.

Les « pauvres »... Pendant des millénaires, le substantif désignant ceux que nous qualifions aujourd'hui de pauvres, et que nous confondons avec les miséreux, a été absent de tous les vocabulaires du monde. Il a toujours existé des adjectifs pauvres, qui s'appliquaient à des noms – comme un sol, une santé, une relation. De ce fait, tout individu était pauvre (ou riche) en quelque chose, sans être en entier un pauvre.

L'émergence du substantif – et donc de la personne du pauvre - est apparue à la faveur d'une évolution économique entre le 10e et le 8e siècle av. J.-C., quand un petit nombre de propriétaires fonciers ont contraint des exploitants agricoles à céder leurs terres. Mais même alors, les langues ont inventé une incroyable variété de mots pour nommer leurs « pauvres ». En persan, on en repère près de quatre-vingt ; la Tora utilise au moins huit mots à cet effet ; et au Moyen Âge, une quarantaine de mots latins couvraient leur condition.

L'antinomie pauvre-riche, elle même, est récente. En Europe, jusqu'au Moyen Âge, et presque partout jusqu'à des dates plus proches, le pauper est plutôt le contraire de potens (puissant).

Toutes les cultures ont donc multiplié les termes pour désigner leurs indigents. Une différence fondamentale sépare cependant ces derniers du « pauvre » que l'on définit comme tel aujourd'hui quand on parle « des pauvres » dans le monde. Les premiers vivaient dans des espaces familiers, de dimension relativement réduite. Le second est un être coupé de ses racines, une sorte d'inconnu transplanté de son sol natal vers le « village planétaire ». [...]

En proposant de distinguer la pauvreté de la misère, saint Thomas d'Aquin apporte une distinction qui permet de préciser de quoi l'on parle, et que je souhaite reprendre. Le pauvre, écrit-il, est celui qui manque du superflu ; le miséreux, lui, manque même du nécessaire.

P.P. ©EQm

La pauvreté apparaît donc comme une condition fondée sur les principes de simplicité et de frugalité, un mode de vie imprégné des concepts de qana'at (un mot persan et arabe qui signifie « contentement de ce qu'on a », ce qui est perçu comme la part de chacun dans l'ordre cosmique), de convivialité et de partage avec d'autres membres de sa communauté. Ce mode d'existence représenterait une éthique et une volonté de vivre ensemble, selon des critères culturellement définis de justice, de solidarité et de cohésion sociale, autant de qualités nécessaires pour affronter ensemble la nécessité.

La misère, à l'inverse, désigne la chute dans un monde sans repères où le sujet se sent dépossédé des forces vitales individuelles et sociales pour prendre en main sa destinée. Brisé dans son corps et dans son âme, il rappelle le sort d'un noyé que seule une bouée de sauvetage lancée par d'autres peut éventuellement sauver de la mort.

Fort de cette distinction, je crois pouvoir affirmer que pendant des millénaires et jusqu'à récemment, la condition normale de l'homme civilisé a été de vivre pauvre. La grande majorité des peuples a vécu ce que j'appelle une pauvreté conviviale : un mode de vie simple et frugal, appuyé sur les ressources de son entourage, nourri de relations sociales et humaines. Le pauvre était à même de faire face jusqu'au bout à toutes les situations parce que « riche » de son métier, de ses savoir-faire transmis de générations en générations et du corps social qui lui apportait une certaine protection. Ces sociétés vernaculaires(1) n'avaient pas de « besoins » dans le sens moderne du mot; elles ne cherchaient pas à maximiser à tout prix leurs ressources ou leurs profits. Pour elles, la rareté était perçue comme une facette de la plénitude cosmique, comme une dimension de la nécessité : elle devenait un ressort nécessaire à l'abondance, créatrice de culture et de convivia-lité – qu'on pense aux sociétés extrêmes comme celles du désert ou du Grand Nord, à l'origine de grandes cultures et capables de tirer le meilleur parti de leurs maigres ressources. Au sein de toutes ces sociétés, tomber dans la misère représentait donc un accident plutôt qu'un phénomène sociologique.

Depuis la révolution industrielle, cet ordre des choses est brisé. Le nouvel ordre économique mondial pousse désormais de nombreux « pauvres » vers la misère, par les pressions, les mirages et les attentes liées aux promesses d'une économie de plus en plus « désenchâssée » du social.

La nouveauté radicale de cette condition vient de ce que, pour la première fois dans l'histoire, le système techno-économique, qui s'est imposé à la société soi-disant pour la conduire vers l'abondance, est en même temps structurellement impliqué dans la production de la rareté et des misères modernisées. Si ce second aspect du système reste moins connu, il le doit à sa capacité remarquable de coloniser l'imaginaire de ses victimes, à tel point que beaucoup d'entre elles continuent à y voir une réponse à leurs besoins insatisfaits pendant qu'on les prive des ressources, des réseaux et des métiers qui leur permettaient avant de vivre dignement.

La pauvreté modernisée incarne toutes les contradictions de ce système : en particulier, celle qui oppose son discours, fondé sur la promesse de transformer la rareté en abondance afin d'en faire bénéficier tous les consommateurs, à sa pratique de multiplier les besoins dans un but essentiellement lucratif.

La rareté induite par ce système, bien différente de la rareté naturelle, est aujourd'hui la cause principale des privations dont souffrent les pauvres. Elle génère une frustration existentielle, humiliante et corrosive pour les populations dépossédées des moyens nécessaires à leur subsistance et incapables d'accéder à ce qu'on leur présente comme des biens indispensables(2).

La production explosive des besoins induits est aussi à l'origine d'une nouvelle forme d'indigence, que l'on pourrait appeler la misère modernisée. C'est ce que les historiens de la Révolution industrielle ont appelé le paupérisme : une condition qui représente la déchéance du pauvre parce qu'il est systématiquement attaqué dans ce qui faisait la grandeur de la pauvreté conviviale. Une variante encore plus tragique de cette misère a ensuite été exportée vers le Monde dit Tiers, là même où, au dire de l'anthropologue Lucie Mair, « la misère [était] impossible ; [car] il n'[était] pas question que quelqu'un, s'il a besoin d'être aidé, ne le soit pas(3) ». Dans ces pays, les politiques de recolonisation conduites sous la bannière du « développement », l'importation massive des « valeurs » et des produits de l'économie dominante, enfin la destruction systématique des économies morales de subsistance, se sont conjuguées pour créer des formes encore plus abjectes de misère modernisée.

C'est dans un tel contexte que les pouvoirs dominants ont mis au point les différentes formes d'aide ou d'assistance pour « éradiquer la pauvreté », campagnes qui, dans les faits, contribuent plus à la fragilisation – voire à la destruction, au déracinement – des pauvres qu'à l'éradication de la misère.

Le mot aide a subi une telle corruption que ce qu'on appelait un jour de ce nom est devenu son contraire. L'essence de l'aide transparaît bien dans la Parabole du bon Samaritain, que raconte Jésus de Nazareth (Lc, 10, 30-37). Le geste spontané de ce Samaritain représente, à l'état pur, la compassion d'un être humain qui découvre la présence d'un autre en détresse et en est si touché qu'il va vers lui pour l'aider sans la moindre arrière-pensée.

Au fil des siècles, l'institutionnalisation de l'aide, d'abord par les églises puis par les états ou les grandes institutions, a transformé l'acte du bon Samaritain en une véritable menace car elle conduit, même sous sa forme la plus charitable, à créer chez les assistés des dépendances souvent asservissantes. Dans la parabole de Jésus, on voit bien que c'est le geste de compassion, ce mouvement de cœur qui amène spontanément un être humain vers un autre en difficulté, qui fait de lui un prochain. L'aide institutionnalisée s'applique aujourd'hui à toutes sortes d'interventions qui n'ont rien à voir avec la relation au prochain, dans la mesure où elles font de la personne prétendument « aidée », un instrument de pouvoir entre les mains de celui qui est censé « aider ». Ce n'est pas sans raison que le gros des dépenses faites sous cette étiquette va principalement à l'aide aux « infrastructures » nécessaires au maintien des dépendances, notamment aux dispositifs de contrôle et de répression des populations ciblées et aux institutions économiques, financières et militaires qui sont loin de pouvoir aider les pauvres dans leur lutte contre la misère.

Si l'aide aux pauvres répond si mal à leurs questions, c'est que leurs souffrances, leurs tribulations et leurs aspirations sont « diagnostiquées » indépendamment des structures sociales qui les ont fait naître. Ce dont souffrent les pauvres et ce qu'il leur paraît important et souhaitable pour leur bien a, dans les faits, aussi peu d'importance pour les donateurs qu'il en a aux yeux du puissant qui faisait l'aumône au Moyen Âge... pour le salut de son âme.

Les politiciens et leurs experts en pauvreté se refusent à mettre en cause les raisons profondes des phénomènes de paupérisation. Ils ne cherchent jamais à voir s'ils peuvent supprimer les disparités sociales et les mécanismes de production de la rareté. Ce qui les intéresse est plutôt d'atténuer certains effets révoltants de ces disparités afin de mieux préserver les structures existantes de la société qui les crée.

Lorsque j'évoque ces questions, on me reproche de vouloir une sorte de retour au passé ou comme une volonté de refuser aux pauvres le confort que les progrès de l'économie ont apporté à la vie des classes moyennes. Ces détracteurs confondent largement la pauvreté dont je fais l'éloge, où le nécessaire ne manque pas, avec la misère (le manque du nécessaire). L'essentiel, je crois, est d'arrêter de prendre les pauvres pour des incapables et de vouloir leur imposer des formes de richesse qui n'ont aucun sens pour eux. Des organisations comme la Banque Mondiale devraient ainsi cesser de définir la pauvreté comme elles le font (un revenu mimimun d'un ou deux dollars par jour), pour essayer plutôt d'associer toutes les victimes de la mondialisation à redéfinir ensemble ce qu'est la richesse. Il y a de fortes chances que les richesses ainsi redéfinies corres-pondraient pour la plupart à celles-là même que ces organisations sont en train de détruire au nom de la lutte contre la pauvreté.

Fort de sa connaissance des pauvres, Gandhi exhortait en son temps tous les docteurs-ès-pauvreté à laisser les pauvres tranquilles – plus précisément à ne pas peser sur leurs épaules (get off their back). Il avait compris que ses amis les pauvres seraient bien mieux servis si au lieu de lutter contre la pauvreté, on les aidait à renouer avec leurs ressources et leurs capacités millénaires, leur meilleur outil contre l'adversité. ©EQm

(1) Vernaculum désigne tout ce qui était élevé, tissé, cultivé, confectionné à la maison, par opposition à ce que l'on se procurait par l'échange. Le terme me semble plus approprié pour décrire les sociétés préindustrielles, car il permet d'éviter la connotation du mot « traditionnel », que l'on assimile parfois à des sociétés fermées.
(2) L'économie moderne ne cesse d'expliquer aux pays dits pauvres que le développement ne peut se faire que si la priorité est accordée à l'exportation. Rompant avec les principes d'une économie autosuffisante tournée vers les besoins des populations, les pays à main-d'œuvre bon marché se mettent à chercher leurs sources de richesses à l'extérieur et voient leurs modes de vie colonisés. Ils s'épuisent à produire des choses dont ils n'ont pas besoin, dans le seul espoir d'obtenir des emprunts... qui de plus en plus ne font que financer une partie de leur dette.
(3) L. P. Mair , An African People in the Twentieth Century, 1934

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Un aperçu en pdf
©Majid Rahnema
Majid Rahnema
P.P. ©EQm
P.P. ©EQm
Buenos Aires, Argentine.
Le contraste du commerce
clinquant et de l'indigence
à quelques mètres l'un
de l'autre.
P.P. ©EQm
Construire avec
des moyens simples.
 

Pour les populations Tswana de l'Afrique du Sud, les pauvres se distinguaient des puissants par leurs réactions à l'apparition des sauterelles. Les premiers se réjouissaient de leur arrivée, dans l'espoir de goûter à la nourriture généreuse qui leur tombait des cieux. Les seconds les détestaient parce que les sauterelles mangeaient l'herbe qui faisait vivre leur cheptel !

 
 

Anciennement, le nom attribué au pauvre était si précis qu'il permettait de deviner ce dont ils souffraient. Face à un sujet qui s'appelait bi kas (en Persan) ou ki amul nit (en wolof), les proches autour de lui savaient, par exemple, qu'il était littéralement "sans personne". Ce qui poussait à l'insérer tant bien que mal dans un entourage pour mettre fin à sa solitude.

 
 

PAUVRETÉ VOLONTAIRE
De tout temps, il a existé des pauvres volontaires, des gens qui font le choix délibéré d'un mode de vie empreint d'une simplicité radicale – qu'on pense à François d'Assise, qui avait tout pour devenir un Rockfeller de son époque ! Leur choix est fondé sur la conviction que les voies du plus-être ne sont pas celles du plus-avoir. Pour leurs auteurs, ce choix est le plus souvent perçu comme une quête pour des richesses d'une nature supérieure et une vie débarrassée de toute forme de dépendance matérielle. C'est cette vision qui a amené Socrate, par exemple, à dire que sa pauvreté vestimentaire l'avait aidé à jouir d'une liberté et d'une richesse incomparables à celle des plus riches de son temps.
 

 
 

RÉINVENTER L'ÉCONOMIE
Le discours dominant continue d'affirmer sa foi dans la main invisible de l'économie, notamment le mythe de l'effet de percolation (Trickling down effect) : une croissance économique forte et durable finit par amener à long terme certains de ses avantages aux perdants actuels.
Un des aspects paralysants est la prétention de l'économie moderne de liquider toutes les carences dont souffriraient les pauvres par un afflux d'apports extérieurs. Pourtant, dans aucune société humaine, le bien-être de ses membres n'a dépendu de la seule amélioration des conditions extérieures. Les sociétés vernaculaires ont toujours su se protéger de la misère avec très peu d'apports externes.
Pour prendre un exemple, la pauvreté des agriculteurs du Sud est souvent attribuée par les experts au fait qu`il leur manque des engrais chimiques, du carburant, des tracteurs et bien entendu, du capital et des connaissances techniques. Or ni la définition de leurs manques, ni les réponses qu'on leur propose, ne correspondent à l'idée qu'en ont les paysans eux-mêmes. Lorsque ces derniers pressentent une détérioration dans leur production, ils s'organisent en fonction d'un objectif : comment multiplier les moyens les plus pratiques et les moins coûteux pour éviter une mauvaise récolte ou la misère tout court ? Sur le plan social, cette tension, douloureuse mais aussi vivifiante, a constitué la richesse principale de ces sociétés, dans la mesure où elle les a incitées à développer en permanence leurs capacités de mieux vivre avec ce qu'elles avaient.
 

 
 
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