24-11-2017
 
 
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BÂTIR LA PAIX

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Depuis plus de 50 ans, les institutions européennes inventent de nouvelles manières de vivre ensemble pour favoriser la paix.

L'État et les institutions publiques ne jouent pas seulement un rôle dans le maintien de la cohésion sociale : ils tracent aussi un sens sur lequel bâtir la vie commune. C'est animé de cette conviction que depuis 40 ans, Jérome Vignon se consacre au « bien commun ». Polytechnicien, diplômé de l'École nationale de la statistique et de l'administration économique de Paris (ENSAE), il a œuvré 20 ans à l'Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) et au Commissariat au Plan, avant de rejoindre la Commission européenne en 1985, au sein du cabinet de Jacques Delors. Après son départ, il restera au service des commissaires européens suivants, pour continuer d'animer la Cellule de prospective, puis rédiger le Livre blanc de la Commission sur la Gouvernance.

Il anime actuellement une équipe de 70 personnes au sein de la direction générale « Emploi et Affaires Sociales » de la Commission européenne, qui travaille sur les thèmes de la protection sociale, de la lutte contre la pauvreté et de l'exclusion dans l'UE. « Le rôle de l'Union est d'offrir un projet, une perspective commune aux nations qui la composent », dit-il.

Chrétien engagé, Jérome Vignon préside également les Assises Chrétiennes de la Mondialisation et siège au conseil d'Administration des Semaines Sociales de France, un engagement « en continuité » pour cet ancien de l'Action catholique, pour qui il ne peut y avoir de hiatus entre vie professionnelle et vie privée. En Quête l'a rencontré à Paris.

En Quête : Quelle est, selon vous, la dynamique au cœur de la construction européenne ?
Jérôme Vignon
 : La solidarité. L'Union européenne (UE) n'est pas comme les coalitions du passé, une alliance défensive d'États face à une menace précise, mais une association libre de nations réunies autour d'un projet commun. La solidarité est devenue en Europe le remède pour prévenir de nouvelles guerres. Elle se manifeste concrètement dans les politiques européennes. Après la politique agricole, la politique de cohésion sociale formalisée sous Jacques Delors est le deuxième budget le plus important de l'Union (213 milliards € entre 2000 et 2006, puis 339 milliards € jusqu'en 2013 - 542 milliards $ CAN). Elle exprime notre solidarité envers les pays et régions « en retard de développement » à qui il en coûte d'entrer dans une intégration fondée sur le marché.

©U.E.

EQM : Comment cette solidarité se concrétise-t-elle ?
J. V.
 : Tous nos traités, depuis la création de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA) jusqu'au Traité de Nice, montrent que les structures de pouvoir ne sont pas orientées vers la richesse et la puissance, mais vers la solidarité. Le Traité de Nice vise à inscrire cet équilibre entre grands et petits au cœur même de nos institutions. Ainsi, la répartition des pouvoirs entre les États membres n'est pas proportionnelle à leur puissance : l'Union européenne amplifie le poids et la voix des petits pays sur la scène européenne et internationale. Avec un député pour 75 000 habitants, le Luxembourg est onze fois mieux représenté que l'Allemagne au Parlement européen, par exemple. En contrepartie, les petits pays cherchent habituellement à ne pas faire obstruction au fonctionnement de l'Union. C'est cet équilibre au sein de l'espace européen qui explique pourquoi l'Union attire autant de pays candidats.

EQM : Le souvenir de la guerre et le rêve d'une paix durable ont nourri la construction européenne. Est-ce que ces éléments demeurent au cœur de l'avancée actuelle ?
J. V.
 : « Les institutions sont la mémoire des peuples », disait Jean Monet, un des pères fondateurs de l'Europe. Jusqu'en 1945, la cohésion d'une nation était souvent bâtie en opposition aux pays voisins. Il s'agit aujourd'hui, avec l'Europe, de construire une alliance indéfectible, durable, fondée sur le respect de la dignité de chaque peuple. C'est ce que dit la devise de l'Europe : Unie dans la diversité.

EQM : Est-ce que l'augmentation du nombre de pays membres de l'Union ne risque pas d'augmenter les tensions entre nations ? J. V. : Il existe bien sûr des risques de déchirement du tissu européen. La construction de l'Union a pu exacerber certains conflits ethniques régionaux : le séparatisme lombard en Italie, ou la discorde entre Flamands et Wallons en Belgique, par exemple. Certaines communautés ethniques régionales préféreraient même évoluer directement dans le cadre européen plutôt que dans un cadre national. Nos pays sont maintenant pluri-ethniques. Il est donc nécessaire de redéfinir l'identité sur laquelle est fondée leur cohésion nationale. On peut penser, comme le fait Emmanuel Todd, que cet objectif est en contradiction avec la construction européenne car celle-ci implique que les États acceptent de laisser une part de leur souveraineté. Dans les faits cependant, la construction européenne peut être un facteur d'apaisement dans les relations entre les États membres.

EQM : Quelles nouvelles lignes de fractures pourraient compromettre ce labeur de la paix ?
J.V.
 : À mes yeux, la principale ligne de fracture en Europe est la question sociale. À l'Ouest, dans nos sociétés « matures et rassasiées », la montée de l'individualisme remet en cause nos systèmes de solidarité comme la réforme des systèmes de retraites et d'assurance maladie. Les pays de la « vieille Europe » sont plus qu'il y a vingt ans en proie à des tensions : montée en puissance des mouvements d'extrême droite nationalistes et xénophobes, des partis souverainistes et eurosceptiques ; tensions économiques et sociales, avec la remise en cause des avantages sociaux acquis, la progression du chômage, de la pauvreté et de l'exclusion... Les risques de dérapages ne manquent pas.
Les nouveaux États membres rencontrent eux aussi des problèmes sérieux, qu'il s'agisse des tensions sociales comme la situation des personnes âgées, ou des fractures ethniques comme celles des minorités dans les Balkans ou encore la situation particulière de la communauté tzigane, ou rom, en Europe centrale et orientale...
Ces tensions peuvent favoriser la désagrégation de la cohésion nationale. Elles pèsent sur la construction européenne car elles mobilisent et nourrissent les forces ségrégationnistes profondément anti-européennes. L'hostilité croissante à l'encontre de l'Union Européenne est liée à l'aggravation de cette fracture sociale dans les différents États membres. C'est pour moi le plus grand risque. [...] ©EQm

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LA CONSTITUTION EUROPÉENNE : Pour ou contre ?

©EQm
Un aperçu en pdf
©E.U.
Jérome Vignon
P.P. ©EQm
Des Roms (Gitans)
en Roumanie.
 

LES ORIGINES DE L'EUROPE
Comme d'autres pères fondateurs de l'Europe, Schuman ne cachait pas ses convictions religieuses. Des chrétiens de toutes confessions, catholiques, orthodoxes et protestants, se sont rassemblés autour de l'idée d'une Europe unie. Ils ont activement contribué à sa construction, comme en témoigne notamment la dernière session des Semaines sociales de France sur l'Europe (Lille, septembre 2004). Depuis, la construction européenne et l'intégration des pays d'Europe centrale et orientale ont aussi facilité le rapprochement des Églises catholique et orthodoxe.
Le pape Jean-Paul II, qui a beaucoup travaillé durant son pontificat pour l'œcuménisme et pour la construction européenne, estimait que le projet européen ne pourrait être durable sans un fondement solide. Il soulignait l'importance à accorder aux valeurs qui sous-tendent le projet européen, qui « donnent une âme à l'Europe ». Voilà pourquoi il s'est battu pour que le traité constitutionnel mentionne l'héritage chrétien de l'Europe.
Finalement, le projet actuel ne reconnaît pas explicitement l'origine chrétienne de l'Europe, mais il « s'inspire des héritages culturels, religieux et humanistes de l'Europe, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l'égalité et l'état de droit » (Préambule du traité). Ce même texte fait de l'Europe « Unie dans la diversité » un « espace privilégié de l'espérance humaine », dans lequel les peuples d'Europe entendent œuvrer ensemble pour la paix, la justice et la solidarité dans le monde, l'approfondissement de la démocratie, la prospérité et le progrès social, pour le bien de tous, y compris des plus fragiles et des plus démunis.
 

 
 
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