24-11-2017
 
 
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À LA FORCE DES AIGUILLES

Le tricot peut changer le monde. La preuve par Hélène.

C'est une belle histoire qui va suivre. Mais il y a huit ans, je ne le savais pas encore. Tout commence lorsque Marie-Annick Pingault demande à quelques personnes en France de confectionner des tricots pour les envoyer au Niger, via l'association FRAT (Faire Route Avec Toi). Dans le village de lépreux où elle séjourne régulièrement avec son mari, elle s'est aperçue que les bébés ont froid durant certaines saisons.

Lors d'un passage à Montréal, elle nous propose aussi de confectionner des « kits naissance » : couverture, draps, bol et cuillère, lame de rasoir pour couper le cordon ombilical, aspirine, médicaments contre la fièvre et l'infection, vêtements chauds, bande élastique pour l'abdomen du bébé, lait en poudre, rien de plus.

Rapidement, nous constatons la difficulté d'envoyer tous ces objets mais nous voyons qu'il est possible d'assurer l'envoi de vêtements pour les bébés : gilets, bonnets, chaussons, couvertures, nids-d'ange.

Quel bonheur ! Moi qui ai toujours aimé tricoter, me voilà comblée. Dès l'âge de neuf ans, j'avais déjà réussi mon premier gilet à l'aiguille : ça m'a pris plus d'un an, mais peu importe. Depuis, la laine n'a jamais cessé de filer. Je me souviens qu'à l'adolescence, je tricotais des carrés avec des restants de laine que je quêtais un peu partout, confectionnant des couvertures de bébés que nous acheminions, à l'époque, à Formose dans la mission d'un père jésuite. Les années ont passé, la laine a toujours filé...

Pour les bébés du village de lépreux, mon amie Myriam et moi nous mettons à la tâche. Nous n'avons pas de sous pour la laine ? Nous la quêterons. La paroisse Saint-Louis-de-France est la première sur notre liste. Notre récolte est double : de la laine, des grands-mamans et une couturière se joignent à nous. Paroisse St-Pierre-Claver, même scénario : quête de laine... arrivée de grands-mères.

Et tricotin-tricotons, les réserves de laine diminuent. Je feuillette mon annuaire pour recueillir de la laine auprès de mes amis. Plus de surprise, je commence à m'y habituer : au bout du « fil », les grands-mamans arrivent aussi... Mon répertoire téléphonique s'épuise, et c'est le Journal du CHUM, un grand hôpital de Montréal, qui prend la relève. Puis les babillards des commerces avoisinants, de la Caisse Populaire Immaculée-Conception, de l'épicerie Métro, de Sylvie Coiffure, ou des paroisses des amies. La laine entre, et les grands-mamans...

À l'automne 2002, 25 grands-mamans mettent déjà la main à la laine. Les réserves de laine continuent de dimi-nuer dangereusement. Mon frère Noël, animateur dans une école secondaire de Québec (Joseph–François Perrault), présente notre action dans les classes pour recueillir quelques pelotes. « On veut tricoter nous aussi », lui répondent les jeunes. On va frapper à l'Entraide du Faubourg St-Jean-Baptiste et huit grands-mamans remettent les pieds à l'école pour s'improviser professeurs de tricot. En tout, 119 jeunes, dont 48 garçons, tricotent dans l'école : en attendant les cours, dans les corridors, on apporte même les tricots à la maison la fin de semaine : « Ça nous décolle de l'ordinateur », dit un jeune. En mai, 90 couvertures prennent le chemin de Montréal, sans compter les tricots de la secrétaire, de la bibliothécaire, de la mère de la secrétaire... Le tout s'entasse dans les indémodables sacs « tati », pour être acheminé au Niger.

Automne 2003, les jeunes de Québec en redemandent : ils sont maintenant 172 et 92 adultes se joignent à eux. Quinze grands-mères entrent dans la ronde des profs de tricot. La plus âgée a 91 ans ! Mères, grands-mères, soeurs des élèves, personnel de l'école, c'est une véritable armada.

Des jeunes qui tricotent avec des grands-mamans dans une école secondaire, ça intrigue les médias: télévision, radio, journaux, revues, journal de quartier, ça parle fort. Le projet fait des mailles partout : d'autres écoles emboîtent le pas, primaires, secondaires, cégeps, à La Pocatière, en Gaspésie, à Rivière du Loup, St-Jean Port-Joli, St-Pamphile, Montmagny, Beaupré, St-Pascal de Kamouraska, Laval, Granby, Val David, Victoriaville... Douze étudiantes de la Faculté de Médecine de l'Université Laval s'y mettent aussi. À Tethford Mines, la Commission scolaire organise une collecte de laine. Et le projet traverse les frontières du Québec pour se rendre à Borden en Ontario, à l'Académie La Pinède.

Au nombre grandissant de tricoteurs, le Niger entier sera bientôt envahi de lainages. J'encourage mon frère Noël à s'informer dans son milieu si un autre lieu de mission pourrait s'intéresser aux tricots. Il rencontre Marc Lepage, un animateur à Lévis, qui vient de passer une année avec 70 enfants roumains à l'orphelinat La Casa Sfant Iosif (Maisons St-Joseph) dirigé par les Missionnaires de la Charité. Des grands-mamans se mettent aux vêtements de neige : tuques, mitaines, chandails, chaussons, tandis que les jeunes se lancent dans les foulards. Le monde se divise désormais en deux : Québec tricote pour la Roumanie, Montréal pour le Niger.

Nous commençons à mesurer que les fruits de ce projet dépassent quelques tonnes de boules de laine : solidarité, partage, ouverture des jeunes sur le monde, sens de la récupération avec la cueillette de la laine, redécouverte d'un patrimoine qui sort des oubliettes, brisure de l'isolement des grands-mères qui reçoivent des apprentis tricoteurs à la maison... La collecte de laine ouvre des dizaines de personnes sur le monde. Les jeunes, maille par maille, tricotent un peu d'eux-mêmes...

Mai 2004. Les grands-mamans de Montréal sont maintenant 40. Un article paraît dans le Journal de Montréal le jour de la Fête des Mères. Un raz de marée de laine et de tricots déferle chez moi. Laval, Laprairie, Granby, St-Hyacinthe, St-Jean sur Richelieu, Rivière des prairies, La Salle, Ste Thérèse, Verdun, Ste-Julienne... Au secours ! à l'automne, nous sommes passés de 40 à 125 tricoteuses. À la fête de l'Action de grâces, je reçois dix boîtes de tricots venant de deux groupes de grands-mamans. Elles ont lu l'article, tricoté tout l'été, et voilà... Il se forme un peu partout des petits réseaux de tricoteuses, souvent autonomes dans leur cueillette de laine (par chance !), elles acheminent leurs tricots chez moi, pour les envoyer vers le Niger ou la Roumanie.

Il y a huit ans, nous étions deux tricoteuses. Aujourd'hui, nous sommes des centaines. Il m'arrive de désirer être là lorsque Rosalie Fassoundé ouvre les sacs de tricots à Koira Tegui, au Niger, ou avec Marc Lépine, à l'orphelinat : que de joie ces arrivages doivent provoquer ! Sans compter que les jeunes et les grands-mamans ont aussi le cœur rempli : briser l'isolement, faire partie de la « Planète »...

Ce projet rejoint aussi un nombre impressionnant de personnes qui donnent leur coup de coeur : dons de laine, dons en argent, « chauffeurs de taxis » qui vont récupérer la laine... Ce qu'il nous faudrait aussi – avis aux amateurs ! -, ce sont des gens prêts à organiser le financement et l'expédition par bateau, par avion, que sais-je, de ces montagnes de sacs remplis de lainage, dont certains ont désormais atteints Saint-Domingue, le Pérou, la Pologne... Tout ça grâce à un petit bout de laine ! ©EQm

Pour information :
(514) 526-5961 ou info@en-quete.net
©EQm
Hélène Marceau :
des montagnes de tricots
à trier et à distribuer
de par le monde.
P.P. ©EQm
Au Niger, un nouveau-né
dans un lainage
du Québec.
©EQm
 

UN PAUVRE POUR UN PAUVRE
L'Association FRAT a pour but de servir tout l'homme. Non confessionnelle, elle propose de soutenir concrètement des parrainages, des projets de toute sorte, avec des moyens très simples car « il faut inventer l'amour, pas seulement donner de l'argent ».
L'idée est de réveiller le courage et l'espérance de ceux qui se sentent abaissés physiquement ou moralement, dans leur dignité, non reconnus, inutiles ou laissés-pour-compte. Chacun peut faire quelque chose pour quelqu’un d'autre, pauvre comme lui – un pauvre pour un pauvre. Basée à Valenciennes, en France, l'association coordonne de l'entraide sur les cinq continents.
Pour information : contact@en-quete.net

 
 
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