24-11-2017
 
 
SOMMAIRE

UN RENOUVEAU POUR LE CHRISTIANISME

Les nouvelles communautés proposent un chemin de renouveau pour l'Église catholique.

Un matin, Jérôme, un jeune de 25 ans, vient frapper à la porte d'une de nos maisons - la Communauté du Pain de Vie -, pour nous confier un de ses amis dépendant de la drogue.

Dans bien des foyers, c'est l'heure du départ pour l'école où le travail. Chez nous aussi, c'est le branle-bas de combat : au volant d'une camionnette hors d'âge, une jeune femme en habit de sœur - Vêtement rouille et voile blanc - klaxonne pour rassembler les enfants qu'elle conduit à l'école. Tous ces enfants... serait-ce un orphelinat ? Sûrement pas : une maman arrive en courant pour remettre un livre oublié par un des écoliers retardataire... un dernier baiser au passage.

Plus loin dans le couloir, Jérôme et son ami croisent d'autres femmes en habit de « sœurs » qui sortent de la chapelle, avec un groupe d'hommes et de femmes de tous âges. Sur le pas de la cuisine, Joël salue son épouse. Il part rejoindre son cabinet de médecin dans un quartier pauvre de la ville. La plupart des gens qui ont un emploi salarié sont déjà partis. Une cloche sonne : les femmes de la maison se retrouvent au réfectoire et les hommes à l'atelier de menuiserie pour une réunion de travail. Jérôme remarque la présence de barbus, de tatoués ou d'hommes marqués par des années d'errance. Son ami dans la « galère » trouvera bien sa place ici ! Chacun reçoit sa part de travail : au jardin, à la restauration du bâtiment, un ancien séminaire qui nécessite un entretien continuel, à la boulangerie... Jérôme se retrouve lui-même embarqué avec Roland dans une camionnette : ils s'en vont aider une vieille dame qui a décidé de donner tous ses meubles avant de déména-ger en maison de retraite !

Jérôme n'était pas encore né lorsque la communauté du Pain de vie a fait ses premiers pas, voici bientôt trente ans, au cœur d'un mouvement qui a soufflé aux quatre coins du monde et dans l'Église catholique. À la fin des années 1960, une « lame de fond », symbolisée par les événements de Mai 68 en France ou la Révolution tranquille au Québec, a modifié la société. Celle-ci se défaisait du paternalisme rigide qui durcissait les structures de la société civile et de l'Église. Elle s'engageait sur les chemins nouveaux de « l'imagination au pouvoir », dans un monde où le matérialisme allait graduellement asservir l'homme et déchirer le tissu naturel des relations solidaires, particulièrement celles de la famille.

C'est au cours de cette période, où l'homme d'Occident a sombré dans une profonde solitude et un vide désespérément comblé par une consommation « toxicomanique » d'objets et de loisirs, qu'ont surgi ces communautés nouvelles. Des centaines d'initiatives de toutes sortes perçues dans l'Église comme autant de réponses de l'Esprit Saint pour offrir à l'homme d'aujourd'hui une alternative. On allait tenter de reconstruire, évidemment avec d'énormes difficultés, un monde où les valeurs du « vivre ensemble » seraient reconsidérées. La famille, creuset de tous les engagements, va retrouver sa place centrale. Ces « communautés-peuples », comme on les appelle, formées de familles, de célibataires, parfois de prêtres ou de diacres, tous consacrés au service de l'Évangile, ont proposé une réponse pratique au mal-être du modernisme : le Christ est venu pour servir et non pour être servi.

En partageant l'intégralité de leurs biens, dans les communautés les plus radicales, les initiateurs ont aussi fait disparaître la fracture sociale qui inquiète quelques-uns de nos politiciens. La vertu d'accueil, chère aux moines d'antan, est également revalorisée : le pauvre est considéré comme la pierre d'angle de la construction communautaire, celui qui ouvre le groupe sur les attentes vitales du monde. En écoutant le pauvre et le petit, ces communautés sont devenues d'humbles laboratoires pour chercher une autre manière de vivre en société. Plusieurs, comme les Focolari (voir En Quête n°2), ont développé des outils d'économie solidaire pour construire des projets durables, en choisissant de vivre avec des moyens simples – la simplicité volontaire bien avant qu'elle ne soit à la mode ! Ces groupes ont aussi expérimenté la convivialité entre divers milieux sociaux, découvrant ce qui est sans doute la seule voie pour nous conduire à un monde vraiment « global » parce qu'il ferait une place à tous (voir Sagesse des Peuples, En Quête n°3).

Quelques-unes de ces communautés ont évidemment disparu, en même temps que s'effondraient de nombreuses communes comme celles des hippies, qui n'ont pas survécu à mai 68. Dans leur grande majorité, elles ont cependant duré et fait école dans de nombreux milieux(1). Cette forme de vie a essaimé « jusqu'aux îles lointaines », pour paraphraser les Évangiles. À titre d'exemple, Le Pain de Vie, qui est une de ces communautés nouvelles nées en France, est présent dans plus de trente pays. De nombreux peuples, aux origines et aux cultures très diverses, ont su s'approprier, inculturer ce concept de communautés-peuples en s'efforçant de vivre le partage évangélique à partir de leurs traditions.

L'émergence de ces communautés répond à une soif de notre époque. Toujours, d'ailleurs, au fil de l'Histoire, l'Église a pris ses modèles dans la société civile de son temps, en les adaptant à l'aune de l'Évangile. Au temps des Rois et de leur pouvoir absolu, les monastères étaient guidés par des Pères « aux entrailles de mères » appelés à servir des fils. Plus tard, saint François a initié les « Frères mineurs », des frères égaux en dignité, réunis dans l'humilité à l'époque où les « Bourgeois » devenaient plus responsables dans la cité. Au 19e siècle, en réponse aux premiers chocs sociaux de l'ère industrielle, on a vu jaillir tant de congrégations pour servir les aveugles, les sourds, les malades pauvres, pour assumer l'éducation dans les campagnes, les patronages pour les jeunes ouvrières...

À notre époque, le foisonnement des associations, jusqu'à l'émergence de ce que l'on appelle la société civile, est significatif de cette période où chacun peut être acteur de son destin, vivre en réseaux, etc. Ce n'est sûrement pas un hasard si le nouveau Droit Canon (mars 1984) fait place à des « Associations » de fidèles !

Les fondateurs de ces nouvelles communautés avaient beaucoup en commun avec la génération de 1968, certains vivant avec une conscience aiguë leur responsabilité dans la transformation du monde. Nous suivions alors des précurseurs aux personnalités pourtant si différentes les uns des autres, que l'on pense à la mystique Marthe Robin, clouée des dizaines d'années sur son lit, et dont les intuitions ont donné naissance aux Foyers de charité ; ou à l'activiste non-violent Lanza del Vasto, dont la communauté de l'Arche est internationalement connue.

Ces précurseurs ont ouvert le chemin, en suscitant des modèles de société viables. Mais il est évident que sans une inspiration à la fois collective et individuelle, ce fleurissement n'aurait pas eu lieu en même temps aux quatre coins du monde. Au Concile de Vatican II, les Pères conciliaires ont appelé une Pentecôte d'amour sur le monde, comme le faisaient à l'époque les mystiques. Et c'est en ces temps particuliers que sont nées tant de communautés.

C'est ce que nous avons aussi vécu dans la communauté du Pain de Vie, accueillie en 1976 par Mgr Badré, un des pères du Concile. Il n'aura rien fallu de moins qu'une conversion radicale et une effusion de l'Esprit en profondeur, pour ma femme et moi-même ! De militants révolutionnaires que nous étions, nous sommes devenus les promoteurs de la conversion personnelle au Christ. Nous voulions imprimer au monde un changement par la force. Mais nous avons alors compris que le changement personnel, dans la ligne de l'Évangile, allait plus durablement transformer le monde autour de nous, comme par contagion. À l'époque, nos amis artistes et intellectuels ont rejeté notre démarche, parfois violemment. Mais autour de nous, une nouvelle famille de « croyants », souvent des gens simples, s'est rapidement constituée. Nous étions prêts à accepter n'importe quelle tâche pour suivre Celui qui nous avait offert son Amour à jamais. Et c'est toujours le cas, passant dans la même journée de la conception de cet article, à l'accueil de personnes en difficulté, au tri, dans la chaleur et la poussière, des tissus batiks produits par des femmes lépreuses, dans l'atelier que nous avons ouvert au Niger, voilà une dizaine d'années !

Nous avons découvert une richesse unique : l'Amour de Dieu. Et c'est cela qui nous a donné le goût de tout perdre ou plutôt de tout risquer. Folie ? Cela dépend ! Ne sommes-nous pas déjà bénéficiaires du centuple promis à ceux qui font confiance au Christ ? En près de trente ans de cette existence sur tous les continents, nous n'avons jamais manqué de rien de vital dans notre vie associée à celle des pauvres. Par contre, ces derniers, dans le monde entier, nous gratifient de leur sagesse. Les nomades woodabés, par exemple, mettent leur point d'honneur à ne laisser aucune trace derrière eux, dans la brousse désertique du Nord-Niger ! Quelle leçon pour notre époque ! Ils se disent « les Fils du vent »...

Choisissant une vie partagée avec des pauvres, nous avons sûrement perdu, à vue humaine, en marchant au pas du « bon gros troupeau » composé de brebis mères, d'agneaux fragiles... Mais dans une époque où de plus en plus sombrent dans cette course à la performance, n'est-ce pas réalisme ou sagesse d'avancer à un rythme qui tienne compte des plus faibles ? En vivant en communauté, nous avons aussi acquis la certitude que les intuitions et les valeurs qui ont conduit notre vie sont rendues plus fécondes, multipliées par la vie donnée de chaque personne.

À Rome, à la Pentecôte 1998, le Pape Jean-Paul II (qui a lui-même tant travaillé à l'engagement ecclésial de ses amis laïcs sous le joug allemand puis communiste), avait invité les fondateurs et responsables de 57 mouvements ecclésiaux et communautés nouvelles pour une rencontre d'échange et de travail en vue de la Nouvelle Evangélisation, qui lui tenait tant à cœur.

Le Pape avait alors largement exprimé que pour lui, c'est cette annonce, fondée sur une mise en pratique de la Bonne Nouvelle dans des communautés de vie ou d'alliance, qui prendra la plus large part dans la croissance de l'Église du troisième millénaire. En entourant l'Hostie de notre présence priante, nous recevrons la force avec les plus petits et les plus fragiles de relever le défi de remettre la vie spirituelle au centre des préoccupations de nos contemporains. ©EQm

©EQm
La Fraternité monastique
de Jérusalem,
des contemplatifs au
cœur des villes.
©EQm
Le repas, un temps
de partage où chacun
trouve sa place.
(Pain de Vie, Montréal)
©EQm
Un frère des Béatitudes
au Pérou.
 
©EQm  
 
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