26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

LA THÉRAPIE DE L'AMOUR

Le corps a ses limites. Le cœur n'en a aucune.

La saison des pluies tarde. Dans la brousse désertique des Woodabes, les éleveurs nomades du Niger, nous avons faim. Le lait manque pour accompagner le mil. Une période de « vache maigre »... comme on dit. Mais le bétail n'est pas le seul à avoir le flanc creux. Les hommes aussi ont maigri.

Dadji qui m'avait donné l'hospitalité l'an passé, va mal. Son corps gratte, sa langue est couverte de boutons. Il a cessé de manger depuis qu'il a pris un repas au marché de la bourgade voisine. « Mon corps ne comprend pas ce qui se passe », me dit-il.

De ma natte où je m'éveille de bon matin, je vois son père, le vieux chef Dadi, lui « faire le médicament », un peu à l'écart du campement. Une médecine aussi vieille que le monde : il impose les mains et prie sur l'endroit douloureux du thorax. La thérapie de l'Amour.

Dans la tradition ancienne, celle que l'on trouve notamment dans l'Ancien Testament, la maladie est souvent associée à une malédiction, elle mène souvent à une exclusion. Notre corps porte les marques d'un combat incessant entre les forces de mort et les énergies de vie. Les Écritures utilisent beaucoup l'image des eaux (il faut être au désert pour s'en rappeler !), par exemple celles de la mer où se cachent les forces des ténèbres. Ces dernières répandent leur venin dans toute la création, jusque dans les aliments. Pour s'en protéger, les Juifs n'ont d'autres solutions que d'établir quantité d'interdits alimentaires et de rituels de purification.

Par sa venue sur Terre, selon la foi chrétienne, le Christ vient purifier toute chose. Les eaux bien sûr, qu'il libère des ténèbres en plongeant lui-même dans le Jourdain lors de son baptême, en marchant sur le Lac tumultueux : autant de signes qu'il n'y a désormais plus rien à craindre.

Mais il fait plus : le Christ se fait homme parmi les hommes. L'incarnation de Jésus montre que la chair elle-même peut être pure puisqu'il choisit d'y habiter. Le Christ inaugure ainsi une ère nouvelle où l'homme n'a plus à redouter la souillure qui viendrait du dehors. L'être humain n'a plus à se défendre en se privant par exemple de certains aliments comme le porc ou le lapin, en pensant que ces gestes le garderont pur.

La chair de l'homme, cette « mer » où se cachent aussi les forces des ténèbres, le Christ l'a libérée, par son incarnation, de la Malédiction de la Loi que presque personne ne parvenait à pratiquer authentiquement tant elle est complexe. Plongée dans l'Amour, autrement dit « sanctifiée », elle est désormais d'une autre nature, habitée de divinité. Contre la pandémie du Mal, le surpuissant vaccin de l'Amour.

Devant moi, Dadi, sans médicament, prie sur le corps souffrant de Dadji, avec les seules armes que fournit l'Amour aux cœurs purs. Aujourd'hui, son fils va un peu mieux. Il a supporté le voyage de transhumance sur son chameau. Ce soir, son vieux père priera encore en crachant doucement, à plusieurs reprises, sur l'endroit malade...

Comme il est fréquent, encore aujourd'hui, de traîner l'état d'esprit de l'Ancien testament qui liait maladie, souffrance et péché, dans une relation de cause à effet. Jean l'Évangéliste rapporte cet échange entre Jésus et les Pharisiens (chap. 5) : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents pour qu'il soit né aveugle ? » « Ni lui ni ses parents mais c'est pour que soit manifestées les « œuvres de Dieu », rétorque Jésus. »

« L'Aveugle répondit : l'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue et m'en a enduit les yeux, et il m'a dit : Va à Siloé et lave-toi. J'y suis donc allé et m'étant lavé, j'ai recouvré la vue. »

Cette histoire, à la manière d'un rituel antique, décrit si bien la conversion de l'Homme. Sous le regard de Jésus, toutes nos imperfections apparaissent. Il nous les révèle dans toute leur ampleur par la lumière crue de son regard. C'est comme cette boue qui d'abord n'arrange rien au handicap de l'aveugle ! Il faut encore l'eau vive du Christ pour être lavé du péché et le voir enfin face à face. Cet acte de miséricorde, posé le jour du Sabbat, a été condamné par les Pharisiens ! Mais ni jour, ni loi n'empêchent plus la guérison par l'Amour... « Si c'est un pécheur, je ne sais, dit l'aveugle. J'étais aveugle et à présent je vois. »

Mais la maladie n'est pas seule à attaquer le corps. L'âge aussi. Vient ce temps de l'existence où le corps ne répond plus. Il lui faut alors l'Esprit du Serviteur souffrant pour que l'être humain comprenne qu'il peut conquérir un équilibre intérieur et profond dans la faiblesse, la maladie ou la vieillesse.

Nous pouvons percevoir cette victoire sur les infirmités et l'âge chez certains souffrants et grands vieillards de notre époque. Théodore Monod, le célèbre botaniste saharien, n'a-t-il pas effectué à 93 ans son dernier voyage dans le désert ? 600 km en bonne partie à pied ! Jean Paul II n'a-t-il pas renversé l'opinion médiatique à son égard à son arrivée à Toronto pour les journées mondiales de la jeunesse, en 2002 ? Celui que l'on jugeait trop vieux a descendu sans aucune aide l'escalier de l'avion... un sourire espiègle aux lèvres !

Et si la vocation du malade, du vieillard, était de nous guérir de notre égocentrisme, de notre peur de la mort ? Si, à son contact, nous pouvions apprendre, dans les gestes simples des soins vitaux, de la présence gratifiante, le chemin de la compassion ? Souffrir avec, se réconcilier avec la Croix, la souffrance, voilà l'ultime médicament pour une guérison plénière. La maladie devient alors l'occasion de surgir d'une immense force d'Amour qui peut devenir source de guérison, pour les malades comme pour ceux qui les accompagnent.

C'est incontestable : il se produit des guérisons spectaculaires. En juillet 1979, lors d'un rassemblement à Lourdes, en réponse à la prière de ce serviteur de Dieu qu'était Emiliano Tardif, une dizaine des 300 personnes handicapées massées devant l'estrade se sont levées ainsi de leurs fauteuils roulants pour la plus grande joie de tous les participants.

Réjoui comme les autres, je ne cessais pourtant de penser aux 290 autres qui allaient devoir rentrer chez eux, parfois seuls. La Parole de Jean Vanier, peu entendue durant ce même rassemblement, donnait pourtant la réponse : le surgissement de communautés de Miséricorde où la personne malade va apprendre à marcher vers le Royaume, soutenue par des bien-portants, est un miracle aussi essentiel. Un pauvre avec un pauvre : chemin faisant, le bien-portant se laissera appauvrir par la souffrance de l'autre. Il fera ainsi l'expérience que l'Amour donné est vite multiplié.

Dans la communauté du Pain de Vie où je vis, comme à l'Arche de Jean Vanier, deux « communautés de pauvres », la pratique de l'imposition des mains, comme on la conseille dans les Évangiles, n'est pas fréquente. Mais Jean Vanier me partageait un jour son expérience. « Tu sais, avec nos pauvres tellement privés d'amour, brisés dans leur sexualité, le toucher est très important. J'aime beaucoup les serrer dans mes bras, leur donner le bain, leur caresser les cheveux. Alors si Jésus veut faire pas-ser quelque chose, il le peut. »

C'est précisément à la Forestière, un des foyers de l'Arche où vivent les personnes les plus handicapées, souvent grabataires, qu'Eric m'a tendu la main lorsque je suis arrivé. Il a essayé de se dresser, il tentait de m'attraper l'épaule. J'ai compris qu'il voulait monter sur mon dos pour se promener dans le foyer. À 20 ans passés, il n'avait pas encore quitté, comme d'autres dans cette maison, la position fœtale. Beaucoup d'amour circulait entre nous. Sa tête posée sur mon épaule, il retenait ma croix dans sa main. Agrippé à mes épaules, il était debout, non ? « Lève-toi et marche » : ce miracle s'accomplit encore aujourd'hui dans les communautés de miséricorde.

C'est dans ces rencontres, avec Dadi du Niger ou Eric de France, qu'une certitude m'habite : le Christ vit dans L'amour qui se donne et il souffre avec son Peuple, son corps encore défiguré jusqu'à la fin des temps. ©EQm

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P.P. ©EQm
Mon père à l'hôpital.
 
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