26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

LE RÊVE AFGHAN (EXTRAIT)

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Servir là où il n'y a pas de médecin : la passion humanitaire de Zoé Brabant l'a menée au fond de l'Afghanistan.

Dans l'avion vers Téhéran, je suis presque la seule étrangère. Peu avant l'atterrissage, les rares femmes de ce vol sortent leurs foulards. Il est temps de me préparer : une tunique ou n'importe quoi à manches longues et qui couvre les jambes jusqu'aux genoux. Et bien sûr, le voile. Pour moi, ce sera un petit carré de soie noué sous le menton. Pour d'autres, selon leur pays, leur culture, leur interprétation de l'Islam, il sera long ou court, noir ou parfois coloré, léger ou très couvrant...

Quelques jours plus tard, munie d'un visa, j'entre en Afghanistan par la petite porte de derrière : deux heures d'avion vers Zahedan, au sud de l'Iran, puis trois heures de route dans le désert pour arriver à la frontière afghane.

La rivière, à sec depuis cinq ans, marque la limite entre deux mondes. Mais depuis quelques semaines, voilà que les eaux ont repris leur lit, pour le bonheur des enfants. Beaucoup d'entre eux ne se sont jamais baignés ; comme partout ailleurs dans les pays écrasés de soleil, le moindre trou d'eau boueux est source de joie.

Après les douanes iraniennes officielles et sérieuses, prendre une barque et traverser la rivière. De l'autre coté, l'Afghanistan. Je recule dans le temps. Une corde en guise de frontière, un salut comme étampe, la route défoncée et les ânes chargés de cargaisons diverses qui cheminent, leur maître sur les talons. Des hommes et des enfants enturbannés nous regardent passer, intrigués. Le camion de Médecins du Monde est sûrement l'attraction de la journée.

Peu de temps après, nous arrivons à Zaranj, une ville d'environ 50 000 habitants. Des rues trouées couleur sable, des maisons à un étage construites en boue, un grand bazar poussiéreux, trois minarets, des gens partout. Et les muezzins qui chantent la gloire d'Allah, cinq fois par jour. Une petite ville, reine au milieu de nulle part, perdue au coin sud-ouest de l'Afghanistan, entre l'Iran et le Pakistan. La province oubliée.

La maison de Zaranj nous servira de base pour œuvrer dans toute la province de Nimruz. Ici, le personnel local et expatrié se rencontrera, évaluera le travail à faire, se préparera au prochain départ. Mais le gros de l'activité se passera dans les centres de santé eux-mêmes, loin de la ville. Quatre jours par semaine, je m'y rendrai pour travailler le jour, souvent aussi le soir, en partageant la nourriture simple des gens du désert, en me lavant à l'eau du puits, en dormant à même le sol. Là-bas, je vivrai seule avec les Afghans.

Je n'ai jamais su ce que je voulais faire dans la vie. Je ne le sais toujours pas. Peut-être que mon existence sera toujours ainsi, peuplée de questions ? Malgré ces incertitudes, j'ai toujours voulu me rendre utile, découvrir le monde et les gens, d'où qu'ils viennent. [...]

Je travaillais chez les Inuit du Québec, au Nunavik, quand j'ai décidé de plonger. Pour en avoir le cœur net. Pour savoir, pour goûter, pour sentir. Pour vivre. J'ai accepté d'aller en Afghanistan, un pays qui ne m'a jamais attirée particulièrement, une partie du globe qui m'inquiétait un peu, comme bien des gens. Et je suis tombée sous le charme des habitants, des lieux, de l'âme du pays. J'ai glissé, comme un poisson dans l'eau, dans l'univers de l'aide humanitaire.

Médecins du Monde Canada (MDM) est présent dans la province de Nimruz depuis novembre 2001. Au début, mes prédécesseurs étaient là pour travailler dans les camps de réfugiés le long de la frontière de l'Iran. Quand les réfugiés sont retournés vers Qandahar ou Kaboul, il est devenu évident que l'infrastructure de santé présente dans la province était de loin insuffisante, surtout en région rurale. Le petit hôpital de Zaranj dessert une population de plus de 150 000 habitants dispersés sur un grand territoire presque dépourvu de routes et sans aucun autre centre de santé.

Le projet des dispensaires est donc né du désir de mener une action bénéfique à long terme pour la région, en facilitant l'accès aux soins pour la population rurale, et particulièrement pour les femmes et les enfants. Quatre petits villages, Kang, Chakhansur, Char Borjak et Khash Rud, ont été identifiés pour implanter des centres de santé. Puisqu'il s'avérait impossible de recruter du personnel soignant qualifié, et surtout dans une optique de développement durable, on a recruté, formé et supervisé des membres des communautés locales afin qu'ils continuent d'offrir des soins après le départ de MDM, quand ces centres passeraient sous la tutelle du Ministère de la santé afghan. En tout, quatre auxiliaires de santé, deux vaccinateurs, une douzaine d'éducateurs à la santé et une quinzaine d'accoucheuses traditionnelles ont été formés dans chacun des centres.

Un beau et grand projet : partir de rien, seulement de l'incroyable désir d'apprendre des gens, du désir des communautés de se prendre en main, du vent de reconstruction qui souffle sur le pays. Non seulement former des gens à soigner les autres, certains ne sachant ni lire ni écrire, mais aussi tout le reste. Bâtir ou rénover des édifices, creuser des puits pour assurer un accès à l'eau potable, approvisionner les centres en médicaments, en matériel médical, en vaccins, former les employés pour leurs tâches médicales, leur montrer comment tenir des dossiers, organiser des archives, faire des inventaires et des commandes, diriger une équipe, etc. [...]

©Z. Brabant

Un midi à Char Borjak, chaleur suffocante. Un jeune homme vient nous chercher. Sa mère est en travail et on l'envoie nous dire que c'est trop long. Impossible d'obtenir plus d'informations. À l'orée de ses 18 ans, on lui confie peu de détails sur les choses des femmes. J'amène avec moi deux accoucheuses traditionnelles en formation et mon interprète. Quarante-cinq minutes de routes de désert. Retrouver la rivière Helmand en aval. Prendre une barge cabossée pour la traverser. Marcher jusqu'au petit hameau de Bandar.

Dans une maison de boue, les femmes m'attendent. Le traducteur reste bien sûr dehors, avec les hommes. Quinze, vingt femmes baloutches réunies autour de l'une d'entre elles. Broderies rouges, tissus multicolores, tchadors. Même la femme en travail porte encore un foulard.

Avec mes yeux, mes oreilles, mes mains et mes quelques mots de dari, j'obtiens ces informations : bonnes contractions, cœur fœtal vigoureux, cinq centimètres de dilatation, membranes rompues depuis ce matin, huitième bébé, autres accouchements normaux et rapides. Pas si mal. Mais le bébé a la tête inclinée sur le côté. Ce doit être pourquoi le travail est si long. Cela fait maintenant 12 heures qu'elle a des contractions.

Toutes les femmes me regardent. Elles ont bien plus d'expérience en la matière que moi, mais c'est de moi qu'elles attendent la solution miracle. Je n'en vois qu'une : elle doit marcher. Yeux incrédules : cela ne semble pas acceptable pour elles. D'une étrangère, elles espèrent bien sûr quelque chose de plus sérieux, une injection par exemple. Dans leur tête, les piqûres sont une panacée. J'essaie de leur faire comprendre que ce n'est pas la chose à faire. « Na, u bass dard dara (Non, elle a assez de douleur) ». Elles font marcher la femme quelques minutes, avec difficulté, sans y croire. Elle ne veut pas. Une heure plus tard, rien n'a avancé et les contractions ont diminué.

Je me creuse la tête pour trouver une solution. Près d'un centre de santé, j'attendrais quelques heures, je la ferais marcher encore. Mais il est 16 heures et je dois prendre une décision. Notre camion est le seul qui peut la transférer à l'hôpital de Zaranj, à 3h45 de route. Il faut absolument partir avant la noirceur, c'est-à-dire maintenant. Si jamais le travail n'avançait pas de la nuit, ça lui ferait plus de 30 heures de contractions quand elle arriverait à Zaranj, demain. Beaucoup pour elle. Mauvais pour le bébé. Risque d'hémorragie, risque d'infection, surtout dans les conditions d'hygiène d'ici... Dans ma tête, ça balance.

Je penche pour le transfert. De toute manière, il nous faudra arrêter au centre de santé sur le chemin. On verra là-bas si c'est encore nécessaire d'aller à Zaranj et si oui, on aura déjà fait un bout de chemin. Je retourne au camion qui m'attend de l'autre côté de la rivière. Appels radio, discussions avec le chauffeur. Un peu plus tard, les accoucheuses traditionnelles reviennent. Quand la femme s'est levée pour se préparer au transfert, elle a accouché. Entre deux maisons. Un beau gros garçon en santé. Tout le monde est heureux, voici qui finit bien.

Deux jours plus tard, le jeune homme revient me chercher à la clinique. Sa mère ne va pas bien, le bébé non plus. Peu d'infos, encore une fois. Je prends avec moi ce qui pourrait soigner tout ce que je peux ima-giner dans les circonstances. Et nous voilà repartis.

Arrivés au hameau, tous nous accueillent chaleureusement. Ils sont contents de nous voir. Je reconnais les visages, salue les enfants. La mère et le bébé ne vont pas si mal. Avec les médicaments dont je dispose et bien des conseils, je crois arriver à faire ce qu'il faut pour eux. Et bien sûr, ils me font la promesse que s'il n'y a pas d'amélioration d'ici demain, ils vont m'envoyer chercher encore une fois et nous irons ensemble à Zaranj. Ils ne sont pas revenus.

Sans que je puisse refuser, les femmes installent la nappe pour le repas et nous servent un poulet tué pour l'occasion. C'est la nourriture traditionnelle des femmes qui viennent d'accoucher et aussi leur manière de me remercier, de me faire honneur. Pendant ce temps, toutes les villageoises en profitent pour me raconter leurs problèmes de santé : infection de peau du petit dernier, arthrite probable d'une femme âgée, infection urinaire de la soeur, pied bot de la petite voisine... J'essaie de démêler le tout, je donne des conseils quand je peux. Et j'utilise les médicaments que j'avais apportés, jusqu'au dernier.

Quand je n'ai plus rien à leur offrir, nous partons. Entre la maison de boue et le pin rabougri, tous les enfants, garçons au vi-sage sableux et filles en robes baloutches, nous saluent de la main. Plus loin, une femme va chercher de l'eau au puits et un homme chante en labourant ses champs. Derrière, les montagnes nues veillent sur eux. [...] ©EQm

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À lire sur www.en-quete.net :
Suivez le Carnet de route de Zoé en Afghanistan.

©Z. Brabant
Zoé Brabant.
©Z. Brabant
Le Boulanger
devant son four tandoori.
©Z. Brabant
Une famille
de nomades Couchis.
©Z. Brabant
Deux enfants
baoultches.
 

Là où il n'y a pas de médecins : c'est à la lecture de ce livre de la Fondation Hesperian, que Zoé Brabant a eu, très jeune, le goût de se rendre utile à travers le monde. Fille d'Isabelle Brabant, une des fondatrices des Maisons de naissance au Québec, elle a effectué un long séjour en Afghanistan puis une mission d'urgence en Iran, à la suite du tremblement de terre de Bam qui a fait 40 000 morts. Zoé, qui affectionne particulièrement les déserts, œuvre également dans le Nord du Québec auprès des Inuit du Nunavik.

 
 

MÉDECINS DU MONDE : SOIGNER, AIDER, TÉMOIGNER
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©Z. Brabant
 
 
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