24-11-2017
 
 
SOMMAIRE

UN CŒUR SIMPLE

Palefrenier, gardien de sécurité, bénéficiaire de l'Aide Sociale, déficient mental, saint homme.

C'est seulement à la mort de Peter Sidney Stire qu'on a découvert qu'il était un descendant de Laura Secord (les chocolats). Cette découverte est à l'exemple du trésor caché qu'a été sa vie. Malgré son illustre lignage, Peter a vécu en marge de notre société. Il a passé sa vie dans les maisons de chambres pour personnes seules, les maisons de mauvaise vie, les maisons de Dieu et un foyer pour personnes âgées.

Peter est né avec le syndrome de Tourette et un léger handicap intellectuel. Comme beaucoup dans sa situation, il est dépourvu de toute ruse, cette carapace qui protège les gens plus sophistiqués. Sa sensibilité, combinée à une éducation sans repères, le rend vulnérable aux opinions des autres et aux forces du marché. De toute façon, on le regarde comme un perdant. Mais ce qui manque à Peter en terme d'agilité mentale et de finesse est compensé par sa détermination, son charme et sa bonté.

Adolescent, il quitte Port Dover pour sa première maison : il est palefrenier dans les hippodromes du sud de l'Ontario, pendant une vingtaine d'années. Puis il s'installe à Toronto comme gardien de sécurité, pour 15 ans encore. Ensuite, il passe le reste de sa vie en vivant de l'aide sociale et meurt comme un indigent.

Il y a environ dix ans, Peter a commencé à fréquenter Saint-John the Compassionate, une mission dans l'Est de Toronto (voir En Quête n°2). Il traverse la ville pour s'y rendre, « parce qu'ils y servent une deuxième portion de dessert, du Jello » (une gelatine colorée). À 60 ans, il est baptisé dans un vieux bidon d'huile. Saint-John devient sa maison; il y vient chaque jour et témoigne de sa rencontre avec le Christ aux serveurs des Coffee-Shops, aux conducteurs de métro, aux gens de la rue et souvent aux prêtres – ces derniers admirent comment un homme si simple comprend et enseigne directement les choses de Dieu.

Peter est connu pour son sourire - sa marque de commerce -, ses tapes dans le dos enthousiastes, ses exclamations pour demander au prêtre de parler plus fort durant un sermon ou ses apostrophes aux autres pour qu'ils se taisent, sans oublier ses propres citations des Écritures, ses bâillements et ses rots en pleine liturgie. Il n'a jamais eu peur d'exprimer ses opinions, comme cette fois où il a très longuement expliqué, au cours d'une retraite, son désir qu'elle soit silencieuse. Quand on lui a demandé où est son sac de voyage, il a répliqué : « Je n'ai besoin de rien, j'ai mes vêtements sur moi. »

Peter aime prier à voix haute pour les gens qu'il connaît et pour « les enfants partout dans le monde, surtout dans les pays où il y a la guerre et beaucoup d'autres problèmes ». Il est extraverti, malgré son bégaiement et avec lui, les étrangers se sentent accueillis comme s'ils étaient chez eux. Même à l'hôpital, juste avant de se faire opérer, il persiste à appeler les infirmières par leur nom en leur faisant signe de venir pour pouvoir leur donner des petites tapes dans le dos, jusqu'à ce qu'elles sourient sincèrement et lui tapotent le dos en retour.

Un combat très évident marque la vie intérieure de cet homme. Lors d'une visite dans une famille et alors qu'on lui offre un verre de vin, Peter refuse en disant : « je ne bois plus de vin. Avant, j'en buvais avec les prostituées ». Puis il continue sur sa lancée, ajoutant force détails : plus que ce que chacun ne désire entendre ! Durant sa dernière année au foyer pour personnes âgées, il devient enclin à des accès de rage, surtout après qu'on lui eut interdit sa ration journalière de sa bien-aimée cigarette – il fugue plusieurs fois pour en trouver.

Mais Peter sait pardonner à ceux qui le maltraitent et surtout provoquer le pardon dans le cœur de ceux dont il a mis les nerfs à vif. Il vit cet enseignement central de la foi chrétien-ne mieux que quiconque. « Vous avez envie de le tuer mais l'instant suivant il vous sourit en vous demandant pardon... et vous ne pouvez que lui pardonner tant il est sincère », raconte un de ses amis.

Dans les dernières années de sa vie, le prêtre de sa paroisse est parti une année en France. Peter a décidé qu'il irait le visiter. Il a économisé de l'argent pour son billet, il s'est procuré un passeport et s'est entraîné pendant des semaines à dire « bonjour » (en ajoutant parfois, avec un savoureux accent anglophone : « Voulez-vous coucher avec moi ? »).

Peter désarme les gens qui l'accueillent en Bretagne. Ils sont stupéfaits de sa profonde gentillesse et du courage dont il a fait preuve pour entreprendre ce périple. Cependant, sa venue a presque provoqué un incident diplomatique : la compagnie aérienne a menacé de le laisser en France tant il a exaspéré les hôtesses en s'exerçant toutes les deux secondes à utiliser les quelques mots de français qu'il maîtrise. C'est seulement avec l'assurance qu'il ne reprendrait plus jamais l'avion que la compagnie a accepté son retour.

C'est lors de ses funérailles, dans une église orthodoxe, que nous avons pris conscience du don de Peter de rassembler les gens. Des prêtres de quatre confessions chrétiennes étaient présents. C'est avec une réelle surprise que les fossoyeurs ont regardé ce cortège insolite, dans lequel ces prêtres et des gens si différents ont partagé une miche de pain, une bouteille de vin en chantant le Amazing Grace, de mise chez les protestants. Un geste fortement oecuménique né des dernières volontés de Peter.

Quelqu'un, un jour, lui a demandé s'il se sentait parfois seul. Il a répondu : « Je ne suis pas seul : j'ai Jésus, les saints et la télévision avec le câble ». Amen, Peter ! ©EQm

©Marc Van Beusekom
Atteint du syndrome
de Tourette,
Peter Stire a marqué
les cœurs de sa bonté.
©Marc Van Beusekom
Une énorme sagesse
cachée sous
des airs bon-enfants.
 
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