26-09-2017
 
 
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LE MAL DE L'ÂME (EXTRAIT)

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Les maladies mentales progressent fortement en Occident. Est-ce seulement dans la tête, docteur ?

Soyez zen, mangez des Oméga-3 et respirez par le nez : en suivant cette recette, il est possible, dit-on, de conserver un bon équilibre mental, voire même d'éviter les dépressions et toutes les souffrances de l'esprit qui sèment le chaos dans une vie paisible.

Mais pour y arriver, les Occidentaux vont devoir travailler fort : au Canada, une personne sur cinq connaît des troubles de santé mentale d'une durée moyenne d'un an. À en croire un rapport du ministère de la santé, les Canadiens souffrent autant de dépressions graves que de certaines maladies chroniques, comme le diabète ou les problèmes cardiaques.

Ailleurs ? Ce serait pire encore ! Aux États-Unis et en Europe, c'est une personne sur quatre qui déprime, estiment les spécialistes. Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), la dépression deviendrait même en 2020 la première cause de morbidité dans le monde chez les 15-44 ans.

Au Québec, où exercent la moitié des psychologues du pays, de nombreux moyens sont mis en œuvre pour limiter les dégâts. La présidente de leur ordre professionnel s'exprime même durant trois émissions de radio, aux heures de grande écoute, pour aider les auditeurs à comprendre ce monde de fou dans lequel ils craquent.

Du côté médical, les prescriptions d'antidépresseurs et autres psychotropes - ces médicaments qui agissent sur le cerveau pour réguler l'humeur – ont augmenté de 300 % en 20 ans au Canada. En 2005, ils généreront un marché de plus d'un milliard de dollars. Tout l'Occident semble porté par une vague similaire. En France, les médecins prescrivent de nombreux psychotropes sans même avoir posé de diagnostic de dépression, d'après l'étude d'une chercheuse française présentée à Montréal, lors du Congrès de l'Association francophone pour le savoir (ACFAS) au printemps dernier.

À l'inverse des moyens dont disposent les médecins pour reconnaître les affections physiques, il n'existe pas de test biologique pour diagnostiquer un trouble mental. À force de creuser les souffrances de l'âme, l'Association américaine de psychiatrie a répertorié 350 maladies ou sous-maladies dans son manuel de référence (le DSM IV), deux fois plus qu'il y a vingt ans. Et depuis 1996, des chercheurs de la Harvard School of Public Health ont institué une mesure, le DALY, dont se sert l'OMS pour calculer le nombre « d'années perdues de vie en bonne santé » à cause de troubles mentaux. Tout compte fait, l'addition est lourde.

Quelques voix discordantes contestent pourtant cette inflation des affections mentales en Occident. « Une personne sur cinq en moyenne ? c'est fou ! » s'exclame, non sans ironie, Marcelo Otero, professeur au département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du Groupe de recherche sur les aspects sociaux de la santé et de la prévention (GRASP). « Tout est tellement devenu psychologique dans nos sociétés que n'importe quel problème fonctionnel devient un problème de santé mentale, dit cet expert canadien. Ce qui devrait être une souffrance légitime, qui fait suite à un deuil par exemple, devient un trouble mental simplement parce que la personne ne fonctionne plus à plein régime. Avec les médicaments dont on dispose aujourd'hui, les patients sont tenus de retrouver leurs esprits sans délai. Déprimer pendant deux ans, c'est trop long quand on peut soi-disant récupérer en trois mois. On ne laisse plus de place à la douleur ou à la tristesse. »

Les sociétés occidentales vivent dans l'action : plus vite, plus haut, plus fort. Les troubles mentaux, auparavant maladies de l'interdit, transgressaient des règles religieuses ou puritaines. « Ce sont maintenant des maladies de l'insuffisance - je ne suis pas capable », soutient Marcelo Otero. Dans la foulée de ce principe, les traitements s'attaquent aux symptômes qui gênent l'action, plutôt qu'aux causes. Ainsi, en juillet dernier, une étude à travers le Canada a conclu qu'il faut davantage cibler la fatigue et le manque d'énergie afin de résoudre plus vite la dépression. Elle était commandée par l'Hôpital Douglas, un institut voué à la santé mentale et affilié à l'OMS. « Les Occidentaux devraient juste apprendre à être bien sans vouloir être parfaits » suggère le sociologue. Autre exemple significatif pour le chercheur : « Chez les prestataires de services qui vivent des allocations gouvernementales, les psychotropes sont prescrits en tête de liste. On soigne leur chômage et leur manque de ressources par des médicaments. » [...]

On connaît encore mal l'origine des problèmes de santé mentale. Il s'agit sans doute d'un cocktail entre des facteurs génétiques et les conditions de vie familiales ou sociales des individus. Quelqu'un peut surmonter les petits coups de cafard de la vie pendant des années, puis craquer subitement sous les assauts répétés de l'existence. C'est ce qui est arrivé à Francine, une jeune mère de famille : elle avait tant bien que mal résisté au départ de son conjoint, remonté la pente d'une tentative de suicide – un geste désespéré. Trois mois plus tard, son employeur l'a licenciée. C'était trop : en une semaine, elle a abouti aux urgences psychiatriques avec une psychose profonde dont elle se remet difficilement.

Les spécialistes pointent d'ailleurs les pressions du monde du travail comme un des déclencheurs importants de nombreuses affections mentales. Parce que plus que jamais, le travail définit qui nous sommes aux yeux des autres. « Nous vivons dans une société de services qui fait surtout travailler notre tête, observe Alain Lesage. Nous avons donc plus de problèmes de cerveau, ce qui rend vulnérable les employés comme les gestionnaires. » La norme sociale est d'être autonome, responsable et d'avoir le sens de l'initiative, ajoute Marcelo Otero. « La pression est mise sur les individus au lieu des collectivités. Celui qui déroge devient dysfonctionnel. On l'affuble alors d'un problème de santé mentale là où hier il avait un problème professionnel », explique le sociologue. Deux tiers des Canadiens estiment que les horaires et la charge de travail sont leurs principales sources de stress.

En France, l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS) a estimé qu'en 2000, le stress a coûté 1,3 milliard € (1,8 milliard $CAN) aux entreprises du pays. En 1998, la dépression et l'angoisse auraient délesté la société canadienne de plus de 14 milliards de dollars (8,5 milliards €) en soins et en invalidité. Au-delà des questions humaines, ce sont aussi les raisons économiques qui incitent les décideurs à considérer la détresse psychologique au travail. Le mot d'ordre sur toute la chaîne devient : « prévention ».

À la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), une campagne de sensibilisation d'un an a permis de diminuer de moitié le taux de harcèlement moral dont les employés se disaient victimes en 2001. En but à l'hostilité, aux vexations ou aux dénigrements des collègues ou du patron, ces salariés venaient grossir les rangs des dépressifs. Auteur de l'étude à la source de cette campagne, Angelo Soares est professeur au département organisation et ressources humaines de l'UQAM. Il est aussi spécialiste de l'épuisement professionnel et connaît bien les programmes d'aide aux employés (PAE) qui existent au Québec. « Les employeurs offrent un support psychologique mais les PAE sont parfois des béquilles qui empêchent les entreprises de s'attaquer à l'organisation, dit-il. Je peux bien apprendre à relaxer mais si mon milieu de travail est malade, c'est une question de temps pour que je succombe moi aussi ».

En santé mentale, il faut un peu procéder comme on le fait pour éviter des troubles cardiovasculaires, explique le psychiatre Alain Lesage. Des facteurs de protection – contrôler sa tâche, être reconnu - peuvent les déjouer. Les entreprises concernées s'emploient à les mettre en place pour prévenir plutôt que gérer les crises. « L'ère des travailleurs kleenex, épuisés et jetables, a fait long feu », pense Angelo Soares. Car si on n'y prend garde, il n'y aura bientôt plus personne à extraire du fond de la boite. ©EQm

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L.F. ©EQm
©Roger D.
Pourquoi ? 1996.
©James
Le cri, the Puppet man
 
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