24-11-2017
 
 
SOMMAIRE

L'URBANITÉ RETROUVÉE (EXTRAIT)

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Comment mettre ce qui a vraiment de la valeur au cœur de l'avenir des villes ? demande le philosophe français Patrick Viveret.
Entrevue.

Quand il anime une rencontre, Patrick Viveret aime poser deux questions : « Dans cette journée, qu'est-ce qui a le plus compté pour vous ? Et quelle a été votre contribution au produit intérieur brut ? » Deux questions qui inversent le rapport de valeurs habituel, en opposant la gratuité à des considérations monétaires.

Ses questions ne sont pas innocentes : nous savons bien que ce qui a réellement de la valeur n'a pas de prix. Pourtant, nos « sociétés de marché » font le contraire : elles en viennent à considérer que ce qui n'a pas de prix n'a... aucune valeur !

Dans les années 1980, Patrick Viveret s'est vu confier la première Mission d'évaluation des politiques publiques en France, « pour savoir ce qu'il y a derrière les comptes, et comment ceux qui comptent s'y retrouvent vraiment. » ce philosophe de formation a ensuite été nommé conseiller à la Cour des comptes, avec la mission d'inculquer une culture de l'évaluation dans l'administration publique.

Son poste de secrétaire général de la Mission de préparation du centenaire des associations Loi 1901 (organismes sans but lucratif) l'a aussi conduit à mener un débat public sur notre conception de la richesse. Patrick Viveret défend l'idée que les associations, comme d'autres acteurs de l'économie sociale et solidaire, sont les victimes de notre mode de représentation de la richesse, car ce dernier ne prend pas en compte ce qu'il appelle le « double impensé » écologique et anthropologique de nos systèmes de comptabilité. Patrick Viveret mène aussi un travail de réflexion sur le rôle et le devenir des villes.

En Quête : On assiste à l'émergence fulgurante des « villes mondes », particulièrement en Asie. Quels défis pose à notre époque cette explosion de la vie urbaine ?
Patrick Viveret
 : Les villes concentrent en elles les enjeux de l'avenir. Elles englobent l'ensemble des problèmes liés à l'industrie, à nos modes de transport ou de consommation. Une des grandes questions que suscite leur émergence est celle de l'écologie. [...]

EQM : Ces questions écologiques ont un impact sur la vie même des villes ?
P. V.
 : Oui. Parce que les inégalités économiques et sociales sont étroitement liées aux problèmes écologiques. La ville est l'espace où nos différents modes de vie s'expriment. [...]
Or, le seul modèle actuellement proposé est celui du producteur compétitif. Autrui est présenté comme un rival qu'il faut surpasser. La course infinie au désir de possession entretient des logiques de guerre économique et sociale. Cette éducation engendre un vide affectif et spirituel qui produit à son tour la « dépression collective », déjà prédite par Keynes dans les années 1930 dans son ouvrage Perspectives économiques pour nos petits enfants. La dépression est combattue par l'excitation, la boulimie, la toxicomanie qui aggravent l'insatisfaction, l'impression de manque. Le cercle vicieux est ainsi bouclé. [...]

EQM : Proposez-vous un autre modèle que celui de ce producteur boulimique ?
P. V.
 : Pour que l'humanité survive, il faut passer d'un développement fondé sur l'avoir - l'accumulation de biens matériels par une minorité - à un modèle de développement de l'être - l'accès de tous à l'éducation, la santé, la culture et le partage de valeurs éthiques, voire spirituelles.
L'enjeu majeur est d'entraîner la conversion des villes, car elles abritent près de la moitié de l'humanité. [...]

EQM : Mais comment évaluer les gestes qui peuvent assurer un réel partage dans les villes ? Ce sont des ensembles si complexes !
P. V.
 : La première chose à faire est de revoir nos instruments de mesure de la richesse. Les indicateurs actuels sont [...] inadéquats quand on œuvre au niveau d'une petite collectivité, d'un quartier ou d'une ville. L'autre aspect est conceptuel : la plupart des acteurs de la ville, y compris ceux qui travaillent sur de nouveaux indicateurs, raisonnent à partir des principes de la quantification. Je crois que c'est une fausse piste : il faut inverser l'ordre des priorités. La quantification n'est, en fait, qu'un outil au service de la qualification.

EQM : Ne plus compter pour mesurer ?
P. V.
 : La quantification n'est utile qu'en cas de doute, de risque ou de conflit. En fait, c'est la qualification qui est essentielle.
Dans nos sociétés, l'échange marchand en vient à étouffer toute autre forme de lien social, de relation humaine. Il nous pousse à tout mesurer, jusqu'à la valeur de la terre ou de la vie humaine. Pourtant, l'essentiel, l'amour, l'amitié, la beauté, nos relations à la nature et à autrui ne sont pas quantifiables, ni en argent ni en temps. [...]

En Quête : Mais comment permettre à la recherche de cet « essentiel » de devenir le moteur principal de nos décisions, pour le développement des villes ?
P. V.
 : En optant pour des décisions basées sur le consensus plutôt que la loi de la majorité. La démocratie et le suffrage universel ont représenté un réel progrès dans l'Histoire. Cependant, nous aspirons aujourd'hui à ce qu'aucun groupe, même majoritaire, ne puisse imposer son point de vue au détriment des autres. É;tymologiquement, le consensus signifie un « sens à construire en commun ». Cette construction passe nécessairement par la prise en compte des minorités.
La recherche du consensus est plus exigeante que la satisfaction de la majorité mais elle ne dresse pas ses membres les uns contre les autres. Elle donne corps à la collectivité car elle révèle que les protagonistes d'une situation ont le plus souvent plus de points sur lesquels s'entendre que de désaccords ! ©EQm

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P.P. ©EQm
La ville de Lens,
France.
P.P. ©EQm
Toronto, Canada.
P.P. ©EQm
 

LE PARADOXE DE L'ERIKA
En 1999, le pétrolier Erika a sombré au large des côtes françaises. Ce naufrage est une vraie catastrophe écologique, économique et sociale. Pourtant, au plan strictement comptable, la marée noire est une bonne opération - ce que Patrick Viveret appelle le « paradoxe de l'Erika ».
Le naufrage entraîne en effet un flux d'activités monétaires : pompage, dépollution, assurances, remplacement du pétrolier, etc. Dans le même temps, le travail des bénévoles participant au nettoyage des plages est invisible dans les comptes. On peut même considérer que le temps donné gratuitement constitue un manque à gagner puisque les bénévoles ont « pris le travail » d'ouvriers qu'il aurait fallu normalement rémunérer.
Le paradoxe de l'Erika montre que la croissance du produit intérieur brut (PIB), qui sert de boussole à la plupart de nos responsables, a ceci de particulier qu'elle se moque de la nature des activités qu'on additionne, pourvu que ces activités génèrent des flux monétaires. Dès lors qu'il faut payer des garagistes pour réparer les voitures endommagées, des cimentiers pour brûler les farines animales suspectées d'être à l'origine de la maladie de la vache folle, des médecins pour soigner les personnes victimes de la pollution, des pompiers pour secourir des sinistrés de la tempête, il y a des valeurs ajoutées monétaires qui sont enregistrées dans les comptabilités des acteurs économiques, et le tout vient gonfler le produit intérieur brut. Sa croissance ou sa décroissance, dit-on, génère ensuite plus d'emplois ou plus de chômage, du moins le croit-on... [...]
Nous disposons donc d'un curieux thermomètre puisque nous ne savons jamais s'il nous indique la bonne température.

 
 

LA MÉTHODE DES TROIS COLONNES
Une façon simple de développer une culture du consensus

Pour développer des décisions basées sur le consensus dans la gestion des questions urbaines, Patrick réfère à la méthode des trois colonnes mise au point par Bertrand Schwartz.
1) Partir d'une approche qualitative en demandant au groupe concerné (par exemple les habitants d'un quartier) quels sont les éléments positifs dans une situation donnée, les richesses qu'il faut absolument préserver. Par exemple, si on simule la perte de la cathédrale de Chartres, la collectivité va tout de suite se manifester pour préserver le bâtiment.
2) Deuxième colonne&nbs;: classer les différents éléments urbains selon qu'ils seront certainement détruits ou qu'ils risquent de l'être. Ces éléments sont classés dans ces deux colonnes à l'unanimité. La troisième colonne, celle des « ? » reçoit tous les autres items, objets de doute ou de désaccords.
3) Cette démarche permet de regarder d'abord ce qui fait l'unanimité au lieu de traiter trop hâtivement ce qui fait conflit. Après avoir rempli les colonnes « + » et « - », on se pose la question des moyens disponibles pour faire face au contenu de ces colonnes. On examine d'abord les ressources non monétaires internes au groupe, pour terminer par les ressources financières et autres externes. Ce processus donne ainsi la priorité aux richesses qualifiables, mais non quantifiables. La quantification, et les ressources monétaires sont ainsi relativisées et replacées dans une perspective plus large tout au long du processus.
Cette méthode permet généralement de prendre conscience des richesses dont dispose le groupe, et dont il ne soupçonne pas l'existence : d'une part que le groupe dispose de beaucoup de richesses internes insoupçonnées, d'autre part que les sujets consensuels sont beaucoup plus nombreux que les points de désaccords.
Enfin, on traite des items de la colonne « ? » qui contiennent les éléments de désaccords ou de doutes. En cas de conflit, il s'agit de construire, de formuler un véritable désaccord, purifié des malentendus, des soupçons et des procès d'intention. En cas de doute, c'est là qu'il faut faire intervenir l'expertise quantitative, à la place qui devrait être la sienne : les informations chiffrées ne sont que des outils au service du débat démocratique.

P.P. ©EQm
 
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