26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

AUGUST EST NÉ CE JOUR-LÀ

La victoire d'un jeune de Rio sur la rue et un passé sans parents.

À 17 ans, August a choisi de suivre pendant un an un programme « Jeunes : santé mentale et culture » (PASMEC), organisé par l'Institut de psychiatrie de l'Université fédérale de Rio, où je travaille. Ce programme, destiné aux jeunes de la rue et à ceux qui vivent dans des institutions, les aide à apprendre comment créer des liens sociaux et affectifs pour vivre en société.

Au début, August venait sans parler, le visage fermé. Il dessinait tout le temps, parfois en recopiant les illustrations des livres d'histoires qui étaient sur le bureau de travail. Puis il faisait la copie de la copie, sans regarder le dessin, de mémoire. Pendant près de six mois, August a répété ce comportement.

Nous avons perçu dès le début qu'August était très intelligent. Un jour, pendant un travail d'écriture portant sur le thème « Qui suis-je ? », il a écrit : « Je ne suis pas né, j'ai été craché par quelque mère, comme un noyau d'olive. Après cela, elle m'a laissé à la porte d'un poste de police. Le juge m'a envoyé dans cette maison. J'y vis depuis que je suis né ».

Le comportement d'August a été l'objet de nombreuses discussions parmi les intervenants. Sa personnalité nous échappait. Ses dessins oscillaient entre des thèmes simples et des héros délinquants. Quand il parlait, ses histoires racontaient toujours des mauvaises choses qu'il avait commises, comme le trafic de drogue, des vols, etc. Il voulait qu'on le considère comme un bad boy, même s'il inventait des actes imaginaires.

Un jour, il est arrivé comme s'il demandait secours. Dans les jours précédents, on avait fait une activité pour se connaître soi-même, en quatre étapes : 1) faire le contour de son propre corps dans un grand morceau de papier et après cela dessiner son intérieur, ce qui permet d'exprimer ce que chacun croit être; 2) prendre des photos; 3) Faire un cadre avec ces photos; 4) Enfin, écrire sa propre histoire.

P.P. ©EQm

Le jour de la troisième étape, August a été choqué quand il a vu les photos où il avait un large sourire. C'était la première fois que ce jeune avait souri devant nous, « seulement pour la photo », avait-il dit. August est arrivé avec une triste nouvelle : son ami, qui venait d'avoir 18 ans, était sorti de l'institution où il vivait et il avait été tué dans une favela par le groupe local de trafiquants où il s'était engagé. August est allé pour reconnaître le corps et il a vu son ami complètement brûlé, par le supplice des pneus. Il a reconnu les chaussures de sport qu'ils avaient achetées ensemble, des souliers de marque auxquels son ami était très attaché.

C'est avec tout cela en tête qu'August a dessiné le cadre dans lequel placer sa photo - il devait dessiner les « symboles d'une enfance heureuse ». Il a choisi une petite poupée, une petite maison, un petit arbre et une télévision. Puis, par-dessus, il a dessiné un tourbillon très coloré de jaune et de vert (les couleurs du drapeau brésilien). Pour lui, sa vie était dans la tornade, une métaphore de ce qu'il voulait nous raconter. La séance suivante, il est arrivé avec une petite photo de lui, quand il avait deux ou trois ans. Il a demandé si nous pouvions en faire une copie. Aussitôt dit, aussitôt fait, grâce au scanner de l'ordinateur.

La semaine de Pâques, nous avons offert aux jeunes un cadeau : leur portrait dans un cadre. Quand August est arrivé, il a déchiré le papier rouge et tout de suite, il s'est exclamé : « Je suis tout ça ? ». Et à cet instant, il s'est mis à parler. Il n'arrêtait plus et ne laissait personne d'autre prendre la parole. " Comment puis-je faire pour rencontrer ma mère ? », a-t-il demandé. Même sans recevoir de réponse précise, August s'est calmé. Et il a changé l'image qu'il avait de lui-même.

August a poursuivi un cours de mécanique automobile, qu'il a réussi brillamment. Il s'est trouvé un travail. Un an plus tard, dans la semaine de Pâques, il est venu à l'Institut de psychiatrie pour rencontrer les professionnels du PASMEC et leur souhaiter ses vœux de Pâques. Ce jour-là, August était né... ©EQm

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P.P. ©EQm
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Ligia Costa Leite, Professeure et responsable de recherche à l'Institut de psychiatrie de l'Université Fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), Ligia Costa Leite travaille depuis plus de vingt ans avec les jeunes de la rue. Soutenue dans son travail par l'Organisation mondiale pour la santé, elle a publié plusieurs ouvrages dont Les enfants des rues du Brésil, XVI-XX siècles, l'Harmattan, 2003. Au Centre d'Attention Psychosociale pour Enfants et Adolescents de l'Institut de Psychiatrie de l'Université Fédérale de Rio, elle coordonne le projet Adolescents : santé mentale et culture. Elle poursuit également des travaux de recherche post-doctorale au Département de Communication de l'Université de Montréal.

 
 
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