24-11-2017
 
 
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LE RETOUR DES SAGES-FEMMES

À l'hôpital, à la maison de naissance  ou chez soi ? Les parents du Québec peuvent choisir où faire naître leur enfant.

Un cri, venu du fond de l'être. Appuyée sur son conjoint, la jeune mère entre dans les derniers instants de l'accouchement. En face d'elle, la sage-femme suit chaque mouvement, chaque respiration, chaque avancée. On dirait qu'un fil invisible la relie à la mère, au nourrisson, au père. Le fil de la vie.

Au Québec, on a compté à peine plus de 72 000 naissances en 2003 : avec 1,4 enfant par femme en âge de procréer, la province a l'un des plus faibles taux de fécondité en Occident. La grande majorité de ces poupons sont nés dans un centre hospitalier, avec l'aide d'un médecin. Mais environ 1 200 femmes (1,6%) ont choisi d'accoucher dans une des huit maisons de naissance ouvertes depuis 1999 et pour lesquelles les listes d'attente s'allongent. Ces vastes demeures offrent l'intimité d'une belle chambre, où traverser ces heures presque comme chez soi. Le père peut rester dormir la nuit qui suit l'accouchement ; des espaces sont aménagés pour les enfants.

Mais surtout, la sage-femme qui a accompagné la mère au long de la grossesse est là pour la guider à cet instant si particulier de l'existence. « La qualité de cette présence me garde encore émerveillée après 25 ans de métier, dit la sage-femme Isabelle Brabant. Ces accouchements sont pour moi comme autant de moments sacrés, où l'on est pleinement dans le présent, totalement disponible à quelqu'un. Il y a la chair et le sang, et quelque chose de terriblement vrai se passe. »

C'est le mauvais souvenir de ses propres accouchements qui a décidé Isabelle Brabant à devenir sage-femme : « Je me suis dit que ça ne pouvait pas être « ça », accoucher. » Elle a travaillé à la reconnaissance de son métier et à l'ouverture de maisons de naissance intégrées au système de santé. Elle a aussi écrit un livre sur le sujet, Une naissance heureuse, qui l'a fait connaître dans plusieurs pays.

« Naître n'est pas une maladie, rappelle-t-elle : il n'y a rien de plus naturel ! Depuis la nuit des temps, des milliards de femmes ont trouvé Naître n'est pas une maladie, rappelle-t-elle : il n'y a rien de plus naturel ! Depuis la nuit des temps, des milliards de femmes ont trouvé en elles les ressources pour accoucher, avec l'aide d'autres femmes, chez elles ou dans un lieu préparé pour la circonstance selon la culture de leur pays ». Un savoir transmis entre générations, aujourd'hui enrichi de toutes les connaissances scientifiques sur la grossesse.

Au cours du XXième siècle, et parce que la technologie a permis de faire face à la plupart des complications périnatales, la médecine a drainé vers l'hôpital l'ensemble des naissances. « Individuellement, les sages-femmes du Québec pouvaient pratiquer si un médecin leur en donnait la permission, dit Isabelle Brabant. En pratique, elles ont graduellement été écartées du processus de la naissance. »

En 1980, lors du colloque « Accoucher ou se faire accoucher ? », près de 10 000 femmes ont sonné l'heure du réveil. Avec le soutien du collectif « Naissance-Renaissance », les sages-femmes ont entamé une longue lutte pour que les parents puissent à nouveau choisir où et avec qui vivre l'accouchement - y compris dans leur maison.

Après bien des péripéties, le gouvernement a voulu vérifier les prétentions des sages-femmes. Après tout, aux Pays-Bas, ces spécialistes effectuent 80% des accouchements dont 30% à domicile, et leur pays a un des taux de mort périnatale les plus bas au monde ! Dès 1994, les sages-femmes du Québec ont donc mis à profit l'expérience qu'elles avaient accumulée à domicile pour lancer six projets de maisons de naissance.

Le bilan de nombreuses années de recherche est sans appel : les accouchements en maison de naissance ou à domicile avec une sage-femme sont aussi sécuritaires qu'en milieu hospitalier.

En 1999, l'Ordre des sages-femmes du Québec a donc été créé. Et le gouvernement leur a rendu le droit de procéder à des accouchements à domicile. « La sage-femme a suivi une formation universitaire de quatre ans, dit Isabelle Brabant. Elle sait avec précision quels gestes elle peut poser, quelles grossesses elle peut accompagner, et à quel moment elle doit diriger une femme enceinte vers un médecin. »

« La sécurité d'un accouchement comporte deux facettes, explique-t-elle. D'abord une part objective, mesurable, des paramètres non négociables : la proximité d'un hôpital, la présence d'oxygène et de l'équipement nécessaire pour les urgences, un véhicule prêt à un transport d'urgence, des conditions de santé, etc. » Habituées à travailler dans des contextes oû il y a moins de ressources autour d'elles (la salle pour les césariennes n'est pas de l'autre côté du couloir !), les sages-femmes développent une attention qui leur permet d'anticiper les complications, plus facilement qu'un médecin pris par plusieurs patientes à la fois dans une maternité.

Mais la part subjective a au moins autant d'importance : « L'état d'âme de la femme qui accouche a un effet direct sur la manière dont la naissance se passe », dit Isabelle Brabant. D'où l'importance de laisser la femme accoucher là où elle se sent en confiance. Dans les hôpitaux du Québec, plus de la moitié des femmes reçoivent aujourd'hui une épidurale (péridurale, en France) - et bien plus de 75% dans les grands centres urbains. On y pratique aussi une césarienne une fois sur cinq. La tendance est bel et bien à la médicalisation de la naissance.

Celles qui choisissent la maison de naissance prennent donc une autre voie, à contre-courant. Mais maintenant que ce choix est devenu légal, leur nombre croît rapidement. « Dans un monde qui a peur de la souffrance, ces femmes font plutôt le pari de leurs capacités à plonger dans le grand flot de la vie », dit Isabelle Brabant. De quoi ré-humaniser un acte de la vie aussi vieux que le monde. ©EQm

Un aperçu en pdf
N.P. ©EQm
N.E. ©EQm
 

LA MAISON, C'EST LA RACINE
L'Assemblée nationale du Québec a adopté au printemps 2004 le règlement pour les naissances à domicile, émis par l'Ordre des sages-femmes du Québec. La loi permet en effet d'accoucher chez soi pour autant que les parents se soient entourés de « soins raisonnables ».
En pratique, il faut finalement très peu de matériel : quelques draps housses, des compresses, miroir, bols, serviettes sanitaires, gazes stériles, pince à cordon, quelques repas, la liste tient sur une page à peine (la sage-femme apportant évidemment sa trousse) !
« Bien qu'objectivement il n'y ait pas plus de risques, seule une minorité de femmes voudront accoucher à la maison. Mais même si elles sont peu nombreuses, il faut leur garantir ce droit et les ressources pour qu'elles puissent accoucher là où elles le veulent », estime Isabelle Brabant. « On s'interroge sur les accouchements à domicile mais la vraie question devrait porter sur les naissances à l'hôpital, dit-elle. Plus j'avance dans mon métier, plus je découvre que l'endroit le plus naturel pour mettre au monde un enfant, c'est chez soi. C'est là que naissent 80% des enfants de la planète ! Et si les maisons de naissance sont ce qu'elles sont, c'est parce que des dizaines de sages-femmes ont suivi de futures mères à domicile, sur leur terrain, et que nous avons transposé le plus fidèlement possible ce qui s'y vivait. Dans leur diversité, dans leur simplicité, ces accouchements nous permettent de nous réapproprier quelque chose d'essentiel de la vie, qui dépasse toute forme d'institution. Ces moments sont vraiment notre source d'inspiration. »

 
 

AILLEURS
Aux États-Unis, la première maison de naissance a été fondée en 1975 à New York. Au Canada, il n'en existe actuellement qu'au Québec. En Europe, le mouvement s'est d'abord implanté en Allemagne en 1987, puis en Suisse, en Autriche, en Grande-Bretagne. En Belgique, les sages-femmes accueillent de 600 à 700 des 115 000 naissances au pays. Leur intervention à domicile ou en maison de naissance est prise en charge par la sécurité sociale, comme au Québec. En France, des structures expérimentales, inscrites dans le plan périnatalité de 1998, attendent toujours le feu vert du gouvernement. Des sages-femmes et des parents militent, notamment à Montpellier, pour qu'elles puissent voir le jour. La situation semble bloquée.
 

 
 
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