26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

LA MAISON DES ENFANTS

Les enfants pauvres du quartier n'avaient pas d'école. Ils ont aujourd'hui leur maison.

Huit heures du matin. Suryé et Bubble viennent à la Maison des Enfants. Ce matin, Suryé n'a qu'une idée en tête : faire le « jeu des additions ». Il aimerait aussi jardiner. « Mais je ne veux pas faire le ménage », dit-il en arrivant. « Chacun doit participer, sinon ce n'est pas juste », répond la monitrice.

C'est seulement depuis notre arrivée, en septembre 2000, qu'une Maison des Enfants existe dans un quartier d'intouchables de Bangalore, dans le sud de l'Inde. Une toute petite maison, comme celles qu'habitent les gens de basses castes. Claire et moi avons commencé avec cinq enfants et quatre jeux en carton fabriqués avec du matériel de récupération. Claire assumait aussi notre vie par un travail extérieur.

Nous sommes arrivées en Inde, riches de 25 ans d'expériences accumulées par la Communauté du Pain de Vie dans l'éducation des nouveau-nés jusqu'à six ans. Les Maisons des Enfants, qui s'inspirent de la méthode Montessori, ont commencé avec les enfants de nos proches ou ceux des familles que nous accueillions. Puis d'autres maisons se sont ouvertes dans les pays oú rien n'est conçu pour la petite enfance des quartiers pauvres. Aujourd'hui, il en existe une quarantaine : dans des bidonvilles (Pérou, Brésil, République Dominicaine), en brousse (Cameroun, Bénin, Togo), dans des villages ou des zones urbaines du quart-monde (France, Pologne, Niger, Algérie, Allemagne, Roumanie). Il y en aura même une, dès l'été 2004, sous la tente de nomades africains (voir le dossier Sagesse des Peuples) !

Ingénieurs, médecins, artisans, enseignants : quels que soient les pays dans lesquels ces maisons s'implantent, les enfants qui ont la chance d'y passer atteignent ensuite un très bon niveau scolaire. Une preuve, s'il en fallait une, qu'il faut peu pour permettre aux plus démunis d'acquérir eux aussi l'instruction et les diplômes qui changent une vie, dans le respect de leur culture !

Car les Maisons des Enfants, c'est d'abord une insertion locale : elles sont vite encadrées par des monitrices issues de préférence de ces milieux très pauvres. « Quand j'ai commencé, raconte Ielil, je ne savais ni lire ni écrire l'anglais. Je ne disais rien. J'écoutais Sr Jeanne parler aux enfants. Peu à peu, j'ai pris confiance en moi et je me suis lancée. Et j'ai appris à utiliser le matériel inspiré de Montessori. »

« Nous avons créé des fiches qui expliquent l'utilisation du matériel sous forme de bande dessinée, avec des phrases simples. Cela permet aux futures monitrices de ne pas oublier ce qu'elles ont appris ou d'enseigner à d'autres », explique Cecilie, qui est à la Maison des Enfants depuis un an. « J'ai dû apprendre à compter pour pouvoir faire les courses, raconte Velli, une maman. Au début, les commerçants me rendaient mal la monnaie. Aujourd'hui, j'arrive même à faire baisser les prix. »

Les enfants travaillent individuellement sur des nattes avec des jeux, ou en suivant un système de fiches pour les plus grands de 5-6 ans. Chaque jour, ils savent qu'ils doivent faire au moins deux travaux de mathématiques, un travail de lecture-écriture, un en éveil et un en kannada, la langue officielle de l'État du Karnataka dont Bangalore est la capitale. Chacun organise sa journée comme il veut, du moment que le travail est fait. Les enfants indiquent l'avancée de leurs travaux sur des panneaux au mur. Cela leur permet de se repérer et de savoir ce qu'il leur reste à accomplir.

Un atelier de travail manuel offre dessin, couture, peinture et découpage. Tenu par des volontaires de passage, il reste ouvert sur la cour de la maison. Les enfants y viennent quand ils le veulent dans la journée. « On aide à la cuisine et pour le ménage. On lave les torchons et les nattes de travail. On peut même prendre une douche si on veut », dit Shalini, six ans.

Près de la moitié des familles qui mettent leurs enfants à la Maison des Enfants n'ont pas de quoi leur donner un repas par jour. Les repas du matin et du midi sont donc gratuits et très complets. Les mamans viennent cuisiner à tour de rôle. Elles ont appris à le faire sans trop d'huile ni d'épices fortes. Quand elles se sont rendu compte que leurs enfants mangeaient les plats qu'ils refusent à la maison, elles ont commencé à s'interroger. Maintenant, beaucoup préparent deux plats chez elles : un très épicé pour les adultes, et un autre sans épices fortes pour les plus petits. « Nous avons aussi appris à faire bouillir l'eau pour qu'elle soit potable. Les enfants ne souffrent plus de diarrhées ni de fièvres », dit Rihanna, une maman. Les monitrices du quartier ont commencé avec une petite rémunération. « Je gagne maintenant 1 700 roupies (29 €, 48 $ CAN) par mois, dit Ielil. C'est assez pour vivre dignement. Je parviens même à mettre un peu d'argent de côté pour ma famille. » » Le quartier n'est pas vieux, explique Jodhi. Il s'est constitué des familles venant des campagnes environnantes. On parle donc tamil, ourdou, malyalam, kannada, telugu. Le défi pour nous est d'apprendre l'anglais à nos enfants pour qu'ils aient une ouverture sur le monde, tout en protégeant notre langue maternelle. »

Le chômage et la promiscuité ont attisé les haines raciales, et bien sûr, l'alcool n'a rien arrangé. Très vite, le quartier est devenu violent. « L'engagement des uns et des autres à la Maison des Enfants a recréé des liens entre les gens, dit la maman de Teherine. On a maintenant un projet commun, on veut que nos enfants s'en sortent et on leur donne le meilleur de nous-mêmes. »

« Nous nous sommes aussi mis à prier ensemble, dit Ielil. Tous les matins nous nous retrouvons avant le travail : hindous, musulmans, chrétiens, pour offrir à Dieu notre journée. Ça ne s'était jamais vu dans le quartier. On chante, on lit la Parole de l'Ancien Testament ou des Psaumes, on fait silence ensemble. raquo;

Il y a maintenant 23 enfants et 4 monitrices à la Maison des Enfants de Bangalore. Le groupe a grossi et dès les débuts, les jeux ont manqué. Claire a alors lancé l'Atelier de fabrication de matériel. Depuis, les mamans ont demandé d'ouvrir une structure dans un autre endroit du quartier. C'est comme une grande famille qui s'élargit. Leur travail est rendu possible parce que des écoles ou des paroisses comme celle de Sainte-Marie à Autun en France ou Fayt-les-Manage en Belgique, ainsi que des familles en Inde ou ailleurs, financent les rémunérations et la nourriture des enfants en organisant des kermesses ou des ventes de gâteaux. Peu de gros dons, mais plutôt des petits partages réguliers qui permettent de continuer. « Des gens nous ont mis en route, dit Cécilie. C'est maintenant à nous de redonner ce que nous avons reçu. » ©EQm

Pour informations :
Maison des Enfants,
9 place Verte,
59 300 Valenciennes, France
info@maison-des-enfants.org

P.P. ©EQm
K. ©EQm
P.P. ©EQm
 

VIVRE ENSEMBLE
IELIL, monitrice à la Maison des Enfants depuis deux ans.

« Je me suis sauvée de chez mes parents pour pouvoir épouser mon mari qui était bien plus pauvre que moi. Il est peintre à la journée mais on trouve difficilement du travail tous les jours. Mon fils est né, puis nous sommes allés vivre dans une petite maison de trois mètres sur deux : un couloir sans eau, ni électricité, ni toilettes. On se douchait dans un seau et quand il pleuvait, tout était mouillé. Comme la maison était à côté de la décharge, mon fils a attrapé des furoncles. Des amis ont dû payer le docteur pour nous. À la naissance de ma fille, il m'a fallu une césarienne. C'est très cher. L'hôpital a proposé de la faire en échange de ma stérilisation : nous avons été obligés de dire oui. Ici, ils stérilisent toutes les femmes après le deuxième enfant en échange de l'accouchement gratuit.
Maintenant que je travaille à la Maison des Enfants, nous avons pu déménager dans une maison plus grande. Nous devons notre vie à nos amis qui nous ont évité de nous retrouver à la rue. Moi, je ne souhaite pas que mes enfants deviennent riches. Je voudrais qu'ils soient des hommes et des femmes justes et bons, capables de partager, de vivre avec les autres. Je veux travailler pour qu'il y ait d'autres Maisons des Enfants dans d'autres quartiers. J'aime bien vivre ici. »

 
 

L'ATELIER
À l'origine, c'est la situation financière de Susai-Mary, une « ragpicker » (trieuse de poubelles) qui nous a poussées à démarrer l'Atelier, conçu comme une vraie « mini-entreprise ». En lui donnant un salaire, nous la rendions capable d'assumer les frais de scolarité de ses enfants et d'acheter un peu de nourriture. C'est ainsi que nous avons commencé à créer et à fabriquer du matériel pédagogique Montessori ainsi que des jeux éducatifs.
Nous avons commencé avec 200 Rs (4 €, 7 $CAN), dans notre petite salle à manger, sans table ni chaise, avec une paire de ciseaux, de la colle et un double décimètre... Les travailleuses ne savaient pas écrire. Mais elles ne savaient pas non plus coller, « scotcher », encore moins tirer un trait, pas plus que colorier... Elles collaient les étiquettes-mots en vérifiant la forme du mot sur un modèle !
Aujourd'hui, quatre personnes travaillent à plein temps, et nous produisons 71 références différentes : des images séquentielles, des jeux pour apprendre la géographie, des petits livres de lecture, d'écriture, pour l'apprentissage du langage, des mathématiques. Ces jeux disponibles sont déjà vendus en France et dans plusieurs écoles en Inde. Grâce à ce travail, ces mamans gagnent un salaire ; elles reçoivent une formation, se découvrent capables d'apprendre et évoluent sur bien des plans (hygiène, éducation des enfants, langue...), savoirs qu'elles retransmettent à leurs enfants. Nos horaires de travail et les vacances sont d'ailleurs aménagés pour que chaque mère prenne d'abord soin d'eux.

LE RETOUR DE STELLA
SUSAI-MARY, à l'Atelier depuis deux ans et demi.

« Ma fille Stella, sept ans, est revenue de l'orphelinat où mon mari et moi nous l'avions placée. C'est une grande joie, même s'il faut se serrer dans la maison ! Beaucoup de familles abandonnent leurs enfants parce qu'elles n'ont pas de quoi les nourrir ou parce que la maison est trop petite. Chez nous, dix personnes dorment dans une pièce de cinq mètres sur deux, avec les grands-parents et les deux cousins de mon mari sourd-muet. On dort en boule !
Quand j'ai commencé à travailler à l'Atelier, j'ai tout de suite voulu récupérer ma fille. L'orphelinat disait qu'elle était mieux avec eux... Je savais que c'était faux : ma fille s'est sauvée plusieurs fois, elle voulait revenir. Alors, on est arrivé à une entente : ils gardent l'argent du parrainage qu'ils reçoivent pour elle jusqu'à 18 ans, et je me tais ! Je sais, ce n'est pas très juste... mais au moins, Stella a pu revenir à la maison ! »

 
 
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