26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

LES REGRETS DE CAÏN

Il y a des ruptures dans le temps. Des choses qu'on garde, d'autres qu'on laisse.

L'oncle Michel est mort. Il était le cousin de ma grand-mère. Un très grand Monsieur. Un sage, plein d'humilité. Un grand chef aussi, un homme de famille. On le disait imfura : comment traduire cela ? Un modèle d'humanité, une référence. Il était de ceux, peu nombreux aujourd'hui, qui connaissent « l'autre » monde, celui qui existait avant la modernité. L'oncle Michel était de ceux qui ont su intégrer la méthode scientifique sans perdre leur âme. Il était né d'une grande et vieille famille, dans le royaume Rwanda.

Que sais-je aujourd'hui de ce temps, de ce lieu, dans notre monde organisé, saturé de sens, de culture, de beauté, de philosophie, mais aussi d'injustice ? Ma mère n'a pas voulu que je parle la langue de mes ancêtres, que je connaisse leurs histoires, notre histoire à nous. Je parle « blanc ». Il n'y a pas de calebasse, ni de tambour, ni de vache, ni de combat, ni de guerrier mythique dans mon imaginaire. Je connais les centimètres, les degrés fahrenheit et même le petit chaperon rouge. J'en sais plus sur l'histoire de France que sur les multiples façons de verser du lait, d'en faire du beurre ou du lait caillé. Parfois j'interroge ma fille, mon enfant non encore conçue. Et je me demande dans quelle langue elle me répondra...

Il y a quelques jours, je discutais avec mon collègue Yasser : « Que pouvons-nous apprendre des sagesses d'antan ?  », lui ai-je demandé. Yasser est égyptien : « Il y a des choses qu'on savait jadis et qu'on ne sait plus », a-t-il dit. Il parlait des pyramides et de la momification. « Il y a des choses qui sont devenues mystérieuses et celles qui reviennent sans cesse, depuis le début des temps ». Ainsi vont et viennent les empires, comme les marées. Les Chinois ont été grands, les Indiens aussi, les Romains ont fait leur temps, les Grecs... Yasser avait l'air de dire qu'une fois qu'elle a été grande, une nation aspire à autre chose. J'ai aimé l'entendre parler comme si cette ère devait finir de toute façon. Comme si la vie reprenait le dessus parce qu'elle est ainsi faite. Comme s'il y avait un sens, une sagesse infinie. Qui me dit que demain, nos descendants utiliseront l'avion à réaction ou ces bombes dont nos contemporains semblent si fiers ? Il y a des ruptures dans le temps. Des choses qu'on garde et d'autres qu'on laisse.

Quand je serai grande, je serai en paix.

J'y pense au moment où j'écris ces lignes. Je suis à Bagdad. C'est la fin de l'été. Bagdad a déjà été grande. Quand l'Europe entière balbutiait dans la noirceur, l'Université Mustanseriya était un lieu de haut savoir. Ces jours-ci, il fait 50 degrés Celsius. À 22 heures, c'est le couvre-feu malgré la chaleur. La température ne devient supportable qu'après minuit. Des voitures blindées des forces américaines patrouillent la ville. Je regarde les soldats sous leurs kilos d'équipement sophistiqué.

Mais surtout, je regarde les Iraquiens dans la rue. Dans Les identités meurtrières, l'auteur français d'origine libanaise Amin Maalouf parle très bien de cette modernité exclusivement occidentale dans laquelle le reste du monde ne se retrouve pas. Ou si peu. Ou si mal. Ici à Bagdad, je me demande ce qu'il reste de ces belles gens, si malmenés dans l'ère moderne. Trente-cinq années de dictature, douze ans de sanctions économiques, trois guerres. La population a toujours moins que ce qu'elle avait. Moins d'éducation, de nourriture, d'eau, d'électricité, moins de travail rémunéré, moins de sécurité, moins d'argent, moins de confiance surtout. Moins de respect aussi. Avec d'autres, qui comme moi se soucient de la dignité humaine, de justice et de paix, j'assiste à l'asservissement d'une des plus vieilles cultures du monde. Une rupture douloureuse.

L'autre jour, Salaam, mon ami iraquien, m'a parlé d'Abel et de Caïn, comme pour me dire que c'est écrit, qu'on ne peut rien y faire. Il était tellement triste qu'il m'a fâchée : « Et si Caïn avait pleuré sur le corps de son frère ? lui ai-je demandé. Et si le fils de son frère l'avait vu hurler de douleur, pleurant son compagnon d'enfance ? Et si Caïn avait passé les années de sa vie à marcher, à témoigner dans les villages ? Et s'il avait su par son témoignage toucher le cœur des hommes ? Et si au bout du voyage, son neveu était venu à sa rencontre, qu'il l'avait reçu dans la maison de son frère avec la veuve d'Abel, et que tous s'étaient pardonnés ? Et si Caïn avait pu mourir en paix et que dans notre Livre, son histoire avait été celle de la dernière fois qu'un homme levait la main sur son frère ? »

On peut choisir. Il faut choisir... ©EQm

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L.D. ©EQm
Lisa Ndejuru
 

LISA NDEJURU
Rwandaise d'origine, Lisa Ndejuru a grandi en Allemagne puis au Québec. Non-violente active, elle a vécu les bombardements américains sur Bagdad en mars dernier, au sein des équipes de l'Irak Peace Team et de Voices in the Wilderness, pour partager ces heures difficiles avec les populations civiles.

 
 
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