26-09-2017
 
 
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DANS LE SILENCE DES ANDES (EXTRAIT)

Lisez la version complète du texte dans notre magazine.

On meurt beaucoup dans les Andes péruviennes. Les Quechuas n'en continuent pas moins leur lutte tenace pour l'allin kawsay, « la vie bonne ».

Juliaca, au nord-ouest du lac Titicaca, 4 000 mètres d'altitude. Les fardeaux s'entassent dans le minibus qui nous transporte vers Masiapo, notre petit village quechua au pied des Andes péruviennes. Les colis se répartissent en deux catégories: les « délicats » et, littéralement, ceux qui sont « faits pour marcher dessus ». Tout comme les voyageurs : certains ont un siège, d'autres remplissent le passage central. Tout trouvera sa place en roulant...

À bord du bus, la vie s'organise. On se salue ; l'odeur des mets locaux se mêle à celle de la feuille de coca ; un jeune monte vanter les mérites de ses remèdes. Les livres scolaires qu'il propose aussi ont un grand succès : la pénurie dans la région est totale. Cahin-caha, l'autobus traverse l'Altiplano puis commence l'ascension vers T'oqo-t'oqo, un nom qui exprime bien que la route est surtout un ensemble de trous.

Au sommet, à près de 5 000 mètres d'altitude, on contemple au loin une ligne de glaciers qui marquent la frontière bolivienne. Dans les galeries creusées sous la roche, des milliers de Quechuas travaillent à extraire l'or. Une vie marquée par la peine, le danger, l'alcool et la violence. Une demi-tonne d'or sort chaque mois des trois grandes mines de La Rinconada, Lunar de Oro et Ananea. Pendant 40 jours, l'ouvrier travaille pour son patron. Puis il a quatre jours où il extrait pour son propre compte : il embauche des manœuvres qui auront aussi quelques heures « pour eux » sur ces quatre jours... Tous les jeunes de Masiapo, notre village, vont travailler là ou plus bas dans la vallée. Le visage d'Aqo, un jeune qui descend avec moi pour visiter sa grand-mère, porte quelques cicatrices. Je me souviens quand il est venu se faire soigner au dispensaire : « C'est la lampe à carbure, a-t-il dit. À la mine, cela gicle et brûle ». Il avait alors huit ans.

Au milieu de nulle part, une femme descend du bus. Elle se perd dans l'immensité avec son qep'i (son ballot) sur le dos et un enfant à la main. Une heure de marche ou plus jusque chez elle, sans doute une de ces maisons en pierre grise, trapues, comme tassées, avec une seule ouverture pour lutter contre le froid, et l'enclos de pierres sèches pour les lamas et les alpagas. Un monde dur. Le pont, nouvellement construit, évite de s'enliser dans la rivière et six heures après le départ, nous grimpons vers le deuxième col (4 900 m). Au sommet, tous descendent et allument des bougies dans la petite chapelle. Au pied de la croix, quelques fleurs et des feuilles de coca, de l'alcool parfois. Prières en silence, comme le sont tous les rites traditionnels quechuas.

Puis c'est la plongée : 1 000 m de dénivelé en 30 km, une heure et demie de descente au long d'un torrent, où alternent lacets et corniches impressionnants, surtout avec la boue très glissante. Les gens se sentent arriver. Mais il faut encore, après Cuyo-Cuyo, deux heures jusqu'à Sandia et trois heures de plus pour Masiapo. De part et d'autre de la route, une terre travaillée sans cesse, les minuscules champs en terrasses où l'on cultive la pomme de terre (des dizaines de sortes) et des fèves. Arriver au creux de ces vallées est presque un parcours initiatique...

Encore 1 000 m de dénivelé, voici Sandia, capitale provinciale, petite ville de commerce et de luttes d'intérêts. Voyage sans histoire : 230 km en dix heures. En route pour la dernière étape : on passe du bus à un véhicule plus petit, encore plus rempli. Plus bas, les villages se font rares, la végétation augmente, la route est toujours plus étroite et la rivière plus impétueuse : la confluence des rivières Sandia et Quiaca forme le Huari-Huari, qui devient bientôt le Haut-Inambari - il donne son nom au district.

Masiapo apparaît au détour de la route. Maisons en pisé, certaines crépies de couleurs vives autour de la toute nouvelle place d'armes goudronnée où se dresse un monument à la gloire du chakra runa, le paysan : il marche. Comment pourrait-il ne pas marcher ? Ici, où la route avance de quelques kilomètres par décennie (deux machines et beaucoup d'hommes), tout le monde, sans cesse, chemine sur des sentiers étroits et magnifiques, souvent sous la pluie et dans la boue : deux heures, quatre heures, neuf heures, pour atteindre un des 35 hameaux de la vallée.

Ou pour en venir... Comme un soir où, la nuit déjà tombée, quelqu'un a frappé à ma porte, au village. À la lumière de la bougie, je distingue à peine le visage d'une femme jeune, un bébé sur le dos : « Il est malade, il va très mal, baptise-le », me dit-elle. Nous allons prier à la chapelle puis elle disparaît en silence dans la nuit. Longtemps après, un dimanche, on frappe encore : une jeune femme souriante avec de beaux habits, dans le soleil du matin : « Mon fils pour qui tu as prié, il vit ! » Et elle repart.

Au jour le jour, cette force et cette discrétion imprègnent les relations. À chacun de mes retours au village, les enfants se pré-viennent en criant puis disparaissent. À la maison, ils sont là. Silencieux, ils attendent. Je m'arrête à une certaine distance. On se regarde... Sourires parfois... Ensuite, l'un d'eux : « Tu es venue ? Je suis venue. Es-tu bien arrivée ?... Et la route ?  »Puis ils retournent à leurs jeux et le village me fait à nouveau entrer dans son paysage.

Le versant plus sombre du silence des Quechuas, c'est la longue histoire d'oppression, de mépris et d'abandon de ce peuple pourtant si riche de traditions communautaires, religieuses et agricoles (les terrasses, la distribution des terres par paliers écologiques). Les Incas étaient des envahisseurs, mais ils respectaient l'organisation et la religion des peuples soumis. Ils ont disparu devant d'autres, plus forts. Lors de la Conquista espagnole, la population indienne est passée de plus de 60 millions à cinq millions en 50 ans. Le peuple quechua a perduré en préservant son âme par le silence.

La parole ne vient que lors des fêtes et des veillées funèbres en particulier. Moises, un des fondateurs du village, venait de mourir. Nous étions tous réunis autour de lui, dans l'unique pièce du rez-de-chaussée de sa maison, partageant le repas, puis la coca. Une de ses filles est arrivée de loin et l'échange s'est construit autour d'une question : Moises doit-il être enterré ici à Masiapo ou à Sandia ? Simple question pratique ou rivalité d'affection entre familles et villages, aurait-on pu penser. En réalité, il s'agissait de préserver les droits de sa veuve (un remariage) qui se serait trouvée sans maison ni moyen de subsistance si le reste de la famille l'avait voulu ainsi. Au fil des interventions, tous les éléments ont été intégrés : le village renonçait à son droit d'enterrer Moises, la veuve pouvait rester dans la maison. Une célébration funèbre à l'église avant le départ du corps pour Sandia scellait l'accord. Car les Quechuas ne procèdent jamais par « exclusion », mais par inclusion et transformation des termes du débat. Un art et une sagesse ! [...] ©EQm

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A.D. ©EQm
M.B. ©EQm
 

Sr Marie Basset. Avec le père Ivo Hardel, Sr Marie Basset a fondé une fraternité du Pain de Vie à Masiapo, un village perdu dans une vallée préamazonienne des Andes péruviennes. Passionnée par les mathématiques et le génie civil, Sr Marie Basset a cependant choisi de partager la vie des plus pauvres à Madrid, en Palestine, à Buenos Aires, en Uruguay, en Colombie ou dans le désert d’Algérie, avant de s’enfouir depuis 1987 au Pérou, où elle fait alliance avec le peuple des Quechuas.

 
 
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