24-11-2017
 
 
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LA FORCE DES « HOMMES BRISÉS »

Voyez aussi notre reportage photo.

Gandhi les appelait les Harijans, les « enfants de Dieu ». Les 170 millions d'intouchables préfèrent qu'on les nomme dalits, « les hommes brisés ».

Dans l'État du Tamil Nadu, à l'extrême sud de l'Inde, mille personnes sont mortes de chaleur au mois de juin 2003. L'eau manque : étangs, rivières, nappes phréatiques se tarissent. Dans le village de Nallu, près de Madurai, la situation est moins dramatique qu'ailleurs grâce à l'immense réservoir creusé avec l'aide du gouvernement. Mais seuls les membres des hautes castes des localités avoisinantes peuvent y faire leur toilette, laver leur linge ou même y baigner leurs troupeaux. Malgré la sécheresse, les intouchables du village n'y ont pas accès.

Les relations entre gens de castes et intouchables sont pourtant meilleures à Nallu qu'en bien d'autres endroits de l'Inde. Rao, un paysan intouchable, nous accueille dans sa maison au toit de paille. Autour de sa demeure, il possède environ 6 000 m2 de terres. Sa propriété jouxte celles de gens de castes supérieures, sans que des tensions ne se fassent sentir. Rao a le bras en bandoulière, une fracture qu'il soigne avec un bandage traditionnel à base de plantes. Sa famille cultive le raggi, un millet rouge prisé des pauvres qui le mangent en bouillie ou en pâte. Quand la pluie voudra bien venir, il compte sur ses six enfants pour planter le riz.

Malgré le manque d'eau et sa blessure, Rao ne se plaint pas, au contraire ! Sa situation est plus enviable que celle de millions d'autres intouchables. Réduits à la misère, beaucoup dépendent entièrement des prêteurs de terres. Une entente non écrite les lie : la force de leurs bras corvéables à merci contre un peu de nourriture. « Entre la dignité et la faim, beaucoup préfèrent manger », résume Anthony Raj, un jésuite dalit engagé dans la lutte contre l'intouchabilité (voir l'entrevue).

Dès l'indépendance (1947), Bhimrhao Ambedkar, le ministre de la Justice du premier gouvernement indien, a fait abolir l'intouchabilité. Lui-même un dalit, le Docteur Ambedkar a permis à l'Inde de rompre avec 3 500 ans de ségrégation en inscrivant dans la Constitution de 1950 le droit pour les siens de devenir propriétaires, de se défendre en justice, de se présenter aux élections, etc. Pour l'Inde, c'était une révolution. Mais quel effet a-t-elle vraiment eu ? Tout au bas de l'échelle sociale, 170 millions d'intouchables continuent de vivre à l'écart des quatre grandes castes, réparties en plus de 3 000 sous-castes qui dessinent le paysage humain de l'Inde. Les dalits forment 17% du milliard d'habitants que compte la plus grande démocratie du monde. Près d'une personne sur cinq ! Rien au physique ne permet cependant de les distinguer des autres Indiens, quoi qu'en disent les brahmanes (les intouchables seraient plus noirs, entend-on par exemple). De plus en plus de dalits rejettent d'ailleurs les tabous sociaux ou les signes qui les ont longtemps différenciés.

Mais on ne vient pas à bout de 35 siècles d'exclusion en quelques décennies. Il n'y a pas si longtemps, à Poonan, un autre village du Tamil Nadu, les intouchables ne pouvaient marcher dans la rue qu'entre 9 et 15 heures, les heures où, le soleil étant au zénith, leur ombre risquait moins de contaminer les brahmanes. Et dans les Tea shops de Nadu Madurai, une autre localité, les dalits devaient boire leur thé au lait sur la rue, dans des coupes de métal, tandis que les gens de castes s'asseyaient à l'intérieur en sirotant la boisson de l'Inde dans des tasses en céramique ou dans des verres. Partout, la ségrégation reste très présente. Les dalits ne peuvent toujours pas entrer dans les temples ni toucher les gens de hautes castes, même par mégarde.

Dans le village de Sankaralingapuram, les castes supérieures ont préféré se passer du service des autobus plutôt que de partager leurs sièges avec les intouchables. À Nallu, le président de la commune, un dalit pourtant élu par des citoyens de toutes origines, n'est pas autorisé à monter sur la scène pour prononcer un discours lors des fêtes populaires. Là comme ailleurs, la disposition physique des rues trace une démarcation inviolable entre les « bien-nés » et les autres : les gens des castes sont d'un côté du village, les intouchables de l'autre, de préférence à l'est pour que le vent ne communique pas leur impureté. Car aujourd'hui encore, bien des Indiens continuent d'accuser les dalits de « polluer » leur milieu ou les puits par leur simple présence.

Parfois, la lutte tourne au drame. Dans le village de Sankaralingapuram, Kasthuri-Mary raconte comment elle a été emprisonnée 75 jours avec 63 autres femmes et 18 de leurs enfants. Des événements tragiques qui ont fait la Une des journaux indiens en novembre 2001. Dans ce village, un dalit a osé se présenter aux élections. Il a perdu. Mais les nairus (une haute caste) étaient tellement en colère qu'ils ont déclenché une bagarre au cours de laquelle un policier nairu a été tué. L'incident a provoqué la curée du village des intouchables. Vêtements brûlés, bijoux volés, vaisselle brisée, tout a été détruit. Les dalits ont recommencé leur vie à zéro, sans trop d'illusion sur les suites judiciaires qu'aura l'affaire.

Réduits à accomplir les besognes les plus ingrates comme le ramassage des déchets, le travail du cuir ou les petites mains dans la construction, nombre d'intouchables profitent paradoxalement de la répulsion des autres castes pour ces travaux. Dans une ville comme Agra, plus au Nord, une grande majorité de dalits ont pu se faire embaucher dans trois grandes industries de la chaussure, ainsi que dans les centaines de petites entreprises ou les ateliers saisonniers. Leur situation est parfois plus enviable que celle de gens de castes supérieures incapables de se trouver des emplois dans l'économie moderne. À Bangalore aussi, dans le quartier Ambedkar Nagar construit par les intouchables, les camions des industries viennent chaque soir ramasser les peaux que les tanneurs préparent, salent et plient pour 25 roupies par jour (0,5 € / 0,8 $CAN).

« Qu'est-ce que les intouchables apportent à l'Inde ? », ai-je demandé à Anthony Raj, en contemplant l'écrasement de ce peuple, sans doute un des plus rejetés de la planète. Le jésuite s'est exclamé : « Ce sont eux qui l'ont faite, l'Inde. Pour 20 roupies par jour, les pieds des coolies ont fait parcourir toutes les distances aux marchandises. Du moindre remblai des routes jusqu'aux plus majestueux des temples, ils ont tout construit dans ce pays, de leurs mains. »

Vraie ou fausse, l'histoire raconte qu'une fois le Taj Mahal terminé, on a coupé les doigts des ouvriers intouchables pour qu'ils ne puissent jamais refaire un temple aussi beau. Si les intouchables décidaient de ne plus vider les fosses d'aisances la nuit ou de ne plus ramasser les ordures, l'Inde tout entière étoufferait sous les immondices, et les carcasses de vaches sacrées joncheraient les chaussées. Et plus personne, pas même la plus haute caste des brahmanes, ne porterait de chaussures de cuir si les dalits ne les fabriquaient. La pureté rituelle des uns n'est finalement rien sans le travail des autres... ©EQm

Voyez aussi notre reportage photo.

Un aperçu en pdf
P.P. ©EQm
Le travail des peaux
P.P. ©EQm
 

DEPUIS PLUS DE 3500 ANS
Dix-sept siècles av. J.-C., les Aryens, une population venue du Nord, envahissent le continent indien alors habité par les Dravidiens, un peuple qui aurait des racines communes avec les aborigènes d’Australie. Déjà à cette époque, la société indienne se divise en trois classes : les princes et guerriers, les religieux et lettrés, et les marchands. Pour pouvoir asservir les Dravidiens et sous couvert de la religion, les Aryens ajoutent la caste des serviteurs et les intouchables, tout au bas de l’organisation sociale.
Aujourd’hui, le système des castes se compose de trois grands groupes : il y a d’abord les « deux fois nés » - les brahmanes (lettrés), les kshatriyas (guerriers), et les vaisyas (marchands), qui constituent les trois varnas (couleurs) supérieures. Viennent ensuite les basses castes (shudras) ; puis enfin les intouchables ou « hommes brisés, méprisés » (da-lits). Ce système compte plus de 3 000 sous-castes. Il s’est perpétué grâce à des règles strictes dans le régime matrimonial, qui a obligé les gens à se marier au sein de leur caste.
Les brahmanes appartiennent souvent à la classe du savoir : avocats, professeurs. Mais être brahmane n’est pas synonyme de richesse – certains sont très pauvres. Les kshatriyas, caste des princes et des guerriers, comptent beaucoup de propriétaires terriens. Les vaishyas se retrouvent dans le commerce, les banques ou l’artisanat. Enfin, les shudras occupent les fonctions de service et les travaux de production primaire, telle l’agriculture. Quant aux dalits, ils ont de plus en plus le sentiment d’appartenir à un peuple différent, avec ses coutumes et sa culture propres.

 
 
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