26-09-2017
 
 
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MON PÈRE, CE TARGUI (EXTRAIT)

Voyez aussi notre reportage photo.

Chaque rencontre laisse une trace. Dans l'Aïr, j'ai été frappé par l'admiration que les jeunes portent à leurs parents. Gens modestes, usés dans leur corps par la nature qui ne fait pas de cadeau, mais si grands dans leur connaissance de la vie. Ils ressemblent aux immensités qui les entourent. En témoigne cette lettre d'un jeune Touareg écrite en hommage à son père. (P. Pingault)

Mon Dieu, je te suis infiniment reconnaissant d'avoir placé sur ma route deux maîtres qui ont guidé mes premiers pas. C'est important un bon départ, le reste de la vie en dépend. Mes deux guides se connaissaient trop bien pour se contredire. Ce sont mes montagnes et mon père. Je suis né dans un petit village au cœur de l'Aïr, au Niger. Comme j'étais chétif, ma mère a décidé de rejoindre mon père en brousse pour que je profite du lait des chamelles. Mon père n'aimait ni le bruit ni les « histoires ». Son regard me parlait autant que le silence des montagnes. Me trouver à ses côtés ou marcher à l'ombre des massifs me procurait autant de sécurité. J'aimais me blottir dans son boubou, m'endormir au son de la prière sur ses lèvres. Mais que de fois aussi me suis-je endormi, allongé sur le sable frais des koris, caressé par le vent. Nous avons tellement voyagé que je n'ai jamais très bien su où se situaient les limites de notre campement.

Un matin, mon père m'a dit : « Une de nos chamelles s'est perdue, pars à sa recherche. » Ma mère s'y est opposée : j'étais encore bien petit. « Laisse-le, a dit mon père, il faut qu'il apprenne. » Je suis parti, m'efforçant de reconnaître les traces. Le soleil tapait fort, je marchais et je marchais. Ce n'est que peu avant le coucher du soleil que j'ai retrouvé la chamelle, loin vers l'ouest. La nuit m'a obligé à m'arrêter; j'ai entravé la chamelle et je me suis endormi à même le sable. Soudain un bruit. Je sursaute : une hyène, à quelques mètres ? J'attrape mon bâton et je frappe, un coup, deux coups... C'était un âne ! Mes jambes tremblaient : j'ai eu très peur. Le silence de la nuit m'a ramené au calme. Au petit jour, j'ai pris le chemin du retour et j'ai regagné le campement. Salutations habituelles, rien de plus : je n'avais fait que mon travail de fils de chamelier. Au fond de mon cœur, j'ai admiré mon père qui m'avait fait confiance.

La nature n'était pas tendre avec nous. Bien souvent, nous faisions l'expérience de la soif et de la faim. Mais personne ne se plaignait... auprès de qui ? Une fois cependant, ce sont les bêtes qui ont manifesté leur souffrance. Le visage de mon père m'a paru inquiet. Nous avons hâté la marche. Après bien des kilomètres, nous avons trouvé de l'eau. Les chèvres ont répondu tout de suite à nos cris, mais il était impossible aux ânes et aux chameaux d'accéder à la source. Pendant des heures, nous avons transporté des outres bien lourdes pour mes épaules. Quel nomade n'a pas connu cela ? Nos montagnes n'accordent aucune chance aux paresseux. On ne goûte leur calme que si, des jours durant, on se bat pour en extraire la vie. Ce ne sont pas les discours qui m'ont appris cette philosophie, mais les nuits de pleine lune qui laissent le temps de ruminer toutes ces choses.

Un matin d'octobre, les hasards du « recrutement » m'ont projeté à l'école primaire. Finies la grande liberté et les courses folles avec mes frères dans les koris. C'était l'internat. Bien sûr, chaque congé me donnait l'occasion de rejoindre la famille : 20 kilomètres étaient vite avalés. Nous attendions les vacances avec impatience : elles correspondaient à la saison des pluies, période où tout chante et reprend vie.

Mais mon père a décidé de m'initier aux travaux des jardins. [...] ©EQm

Voyez aussi notre reportage photo.

©Unesco
P.P. ©EQm
P.P. ©EQm
 

FRONTIÈRES
Deux millions de Touaregs peuplent un immense territoire de deux millions de km2. Ce peuple berbère, fier et indépendant, est capable de vivre dignement avec rien, au milieu des autres ethnies proches du désert. Les Touareqs s'étaient organisés en vastes confédérations qui couvraient l'ensemble du territoire saharien. Des frontière invisibles, celles des États modernes et de leurs ambitions, gênent désormais les mouvements de ces éleveurs hors pair dans leur recherche de pâturages. Beaucoup doivent se sédentariser et vivent dans une pauvreté de plus en plus grande. Au risque de voir disparaître une culture fascinante que le désert n'arrêtait pas...

 
 
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