24-11-2017
 
 
SOMMAIRE

SOUS LA TENTE DES WOODABES

Voyez aussi notre reportage photo.

Depuis des années, les Peuls-Woodabes m'invitaient à les suivre dans la brousse du Nord-Niger. Cette fois était la bonne.

Derrière « l'auto-gare », le fleuve Niger s'illumine dans le petit matin. Nous quittons Niamey avec deux amis woodabes que je connais depuis leur enfance : Ibrahim, et Mohamed qui ont les cheveux tressés comme beaucoup de jeunes de leurs ethnies. En six ou sept heures, nous rejoignons Tahoua, le chef-lieu du département du même nom.

Au marché, nous achetons de quoi vivre en brousse. Natte pour le lit, bâche de plastique pour la tente ; la théière bleue et le fourneau à charbon de bois fait avec le moyeu d'une roue de bicyclette, pour le rituel du thé. Le fameux thé vert, toujours de Chine. Il faut éviter la marque La Flèche, trop fort ; à jeun, il tape sur le système. À 3 000 FCFA le kilo (4,5 € ou 7 $CAN), le thé est une part importante du budget des Woodabes aux repas si peu variés : lait, boule de mil au lait, riz au beurre avec sauce noire de feuilles de baobab, fromage en feuilles et dattes. Pour l'équivalent de 9 € (14,5 $CAN), on obtient 25 kg de riz.

Le taxi-brousse pour Abalak est moins ponctuel que l'autobus. Nous ne partons qu'après l'embarquement chaotique des malles, des casseroles et des animaux. On peut tout mettre sur le toit d'un camion. Nous nous serrons à trente dans un véhicule de 19 personnes.

À l'intérieur, la mosaïque des peuples du Niger. Le chauffeur porte le chapeau brodé des Haoussas. Mes amis woodabes se sont enturbannés, ainsi que le vieux Touareg, vêtu de bleu comme il se doit, qui a loué la place la plus chère car moins tassée à l'avant. Un jeune Peul, le seul habillé à l'européenne, exhibe un carnet de citations. Au fond du bus, des femmes touaregs qui, au contraire de leurs maris, ne se voilent pas le visage. Elles sont finalement obligées de le faire à cause du soleil et de la poussière. Sur le bord de la route, les carcasses d'animaux tués par les gros transporteurs ou la sécheresse.

À Abalak, nous étalons nos nattes dans la courée aux murs de banco. Elles sont vite envahies par des parents et amis venus pour de longues salutations. On ne se regarde pas en face. Quelquefois, c'est à cause de la déférence que les femmes doivent aux hommes ; d'autres fois, il faut marquer la différence d'âge. D'emblée, les hommes m'offrent le massa, les beignets à la sauce rouge à base de farine de riz. On mange avec les mains ; j'ai pris soin de laver les miennes. Nous cherchons un véhicule tout-terrain pour rejoindre le campement. J'avais oublié que la couleur de ma peau fait monter les prix. Enfin, nous trouvons. Mais le chauffeur a disparu ! L'attente, encore. Puis nous partons...

La saison des pluies est la période la plus reposante pour les éleveurs. L'herbe et l'eau des marigots permettent aux vaches de brouter seules près des campements. Elles reviennent le soir à cause des veaux que l'on attache. Les femmes préparent la nourriture. Après le repas, les restes attendent les appétits récidivistes dans les calebasses recouvertes de couvercles de rotin. Le vieux chef Dadi me confie qu'il préfère vivre en brousse car il peut boire du lait à volonté. Ça passe mieux pour les vieux.

Certaines femmes font de l'artisanat, comme Djolo la femme de Dadji, le futur chef du campement. Les hommes sont assis sur leurs nattes à palabrer. On discute beaucoup. Les visiteurs sont fréquents, on échange les nouvelles. Les hommes se redressent pour la préparation du thé, mais le plus souvent, c'est un petit qui apporte le fourneau à charbon sur lequel poser la théière.

P.P. ©EQm

Dadi doit approcher 70 ans. Il a eu cinq femmes. Deux sont encore vivantes. Il est le chef pour 23 campements comme le nôtre, qui regroupent à chaque fois trois à cinq familles. Autour de nous, une douzaine d'autres campements sont rassemblés. Un ordre scrupuleux régit l'organisation des tentes, du nord au sud. La sanction du ciel sera grande pour les désobéissants : la foudre tombera sur la tente ou bien la famille sera décimée par les maladies. La première femme du chef plante toujours sa tente au nord; dans la ligne la deuxième suit à 10 mètres, etc. L'aîné aussi se trouve au nord du père, c'est une manière d'honorer sa descendance pour un Woodabe. À huit mètres, devant chaque tente, on installe une corde au sol pour attacher les veaux. Qui veut entrer dans l'espace de la tente doit impérativement la contourner. Même les vaches ne transgressent pas cette frontière.

Le soir, je plante ma moustiquaire un peu hors du campement afin de jouir de la tranquillité de ces pâturages bibliques. Un endroit pour revenir à moi-même après tant d'années de voyages et d'une vie proche de bien des tensions du monde.

Tous les trois jours environ, on change d'endroit. Le vieux hésite, puis il donne l'ordre à voix forte. Le nourrisson au sein, les femmes empilent les calebasses comme des cubes gigognes. Elles sanglent le tout sur les ânes, avec les lourds montants du lit joliment sculptés : c'est le seul meuble de la tente. Il protège personnes et bagages des insectes, des animaux rampants et de l'eau en cas d'orage. Une bâche grise, bleue ou orange remplace les traditionnelles tentes de cuir. Les hommes partent en reconnaissance sur les trois chameaux du campement. Ceux-ci servent aussi à parcourir les longues distances, lorsqu'un homme visite d'autres campements pour transmettre une invitation à un mariage ou à une réunion. Les femmes suivent avec les ânes et les enfants.

Nous marchons à travers la brousse arbustive d'épineux et de buissons, sur un sol verdoyant de bonnes herbes qui seront sèches et très piquantes dans un mois - elles s'accrocheront aux pieds. Scorpions et serpents sont nombreux. L'an passé, Mohamed a tué sept serpents en deux semaines. Depuis, il porte de fringantes chaussures de ville. Ibrahim aussi marche bien chaussé. Nous parlons des morts woodabes. On érige un monticule sur leur corps enterré là où ils meurent. On peut se souvenir du lieu, mais on n'y revient jamais. Seuls les décès à l'hôpital ou les morts suite à une rixe sont déclarés. Le ciel se colore d'ocre et de gris foncé.

La pluie vient. Le chef crie à sa femme : « Nous avons des étrangers et tu n'as même pas « tenté » depuis le matin ». Chaque femme ramasse les nattes, les marmites, tout ce qui traîne. Je m'abrite dans la tente de Dadji. Nous nous tenons à trois sur le lit, nos têtes tout contre la toile cinglée par les rafales. Sa femme Djolo, deux grandes filles d'un premier mariage et ses deux petits restent accroupis dans les 70 centimètres couverts à côté du lit. Pendant le vent de poussière qui précède la pluie, Djolo a trait du lait. Elle me l'offre. L'attente peut durer des heures. Pendant ce temps, on ne peut rien cuire. Malheur à celle qui n'aura pas constitué une réserve de bois sec.

On apporte dans un seau de l'eau puisée dans le marigot au vieux chef qui la refuse. Trop sale. Il demande à Mohamed de lui ramener des écorces d'un arbuste appelé andjahi, en langue peule. Cette écorce fait déposer les nombreuses impuretés en suspension dans l'eau au fond du récipient. Un soir, de retour d'un campement voisin, je trouve le vieux chef recroquevillé sur sa natte, tremblant de tout son corps. Depuis six mois, il a de graves problèmes urinaires. Plusieurs membres de sa famille sont morts ainsi. Je lui prépare une tisane béninoise qui le soulage durant la nuit.

Pendant ces jours où je vis en nomade, je me laisse imprégner des valeurs profondément humaines de ce peuple. Les amples salutations auxquelles on se livre lors des rencontres priment sur toute nécessité. Elles montrent l'attention portée à chacun. Les questions : « Et la santé ? Et la famille ? Et la maison ? », ne sont pas superficielles dans un monde si précaire. Les salutations se poursuivent parfois devant un verre de thé. On entend rarement la voix s'élever, sauf pour rappeler les chèvres ou pour prévenir les femmes d'un campement qui ne suivent pas la direction prise par les hommes.

Nourris de lait et de mil, quasi végétariens, les Woodabes sont habités de tranquillité. Il n'y a guère que pour des histoires de femmes qu'ils sont prêts à se battre à mort. Jusque tard dans la nuit, les palabres ne gâchent pas le silence de la brousse. On écoute toujours quelqu'un jusqu'au bout « parce qu'on ne sait pas à l'avance ce qu'il va dire », m'explique Ibrahim. Les objets peu nombreux n'encombrent pas l'esprit. Le travail très simple des éleveurs laisse un temps considérable à l'échange et à la réflexion, au cœur de cette nature rude où rien ne corrompt le regard intérieur.

Leur simplicité de vie me fait toucher du doigt ce que signifie être un homme, une manière de redevenir ce que nous sommes. Que leur manque-t-il ? Presque rien. Un peu d'éducation, mais laquelle leur offrir qui, au bout du compte, ne risque pas de les éloigner de l'essentiel ? Un peu plus de santé ? Mais peut-être n'ont-ils pas besoin d'une vie prolongée qui les entraîne dans les frustrations angoissées de la société moderne, celle qui n'a heureusement pas encore réussi à les « globaliser » ?

De l'eau plus pure, alors ? En tout cas, j'ai bu à leur source... ©EQm

Voyez aussi notre reportage photo.

Un aperçu en pdf
P.P. ©EQm
Dadi, le chef du camp
P.P. ©EQm
 

QUI SONT-ILS ?
Les Woodabes se nomment aussi les Mbororos. Ils font partie de la grande famille des Peuls, un ensemble de peuplades de millions de pasteurs dispersés tout au long du Sud-Sahara. Musulmans, ils vivent des produits de leur élevage sur un territoire durement touché par la sécheresse.

 
 
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