24-11-2017
 
 
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NATIONS NORDIQUES : (EXTRAIT)

Lisez la version complète du texte dans notre magazine.

L'avenir des Inuit dépend de leur capacité à former une élite politique, culturelle et scientifique, dit le savant français Jean Malaurie.

On n'interroge pas le professeur Malaurie. On l'écoute. À 80 ans, le directeur du Centre d'Études Arctiques à l'école des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris conserve sa passion pour le Nord. Jean Malaurie a consacré sa vie à saisir les liens entre le territoire et les peuples de l'Arctique. « Car la géographie engendre l'histoire », dit-il.

Du Groenland à la Sibérie, en passant par l'Alaska et le Nord canadien, il a effectué 31 expéditions, plusieurs en s'immergeant en solitaire dans la vie inuit. Il a été le premier européen à atteindre le pôle géomagnétique, une expédition qu'il a menée en traîneau à chiens en 1951, seul avec son compagnon inuit, Kutsikitsoq. Il a aussi été le témoin direct d'un choc de civilisation : l'installation d'une base militaire américaine au Groenland, à Thulé, là où les Inuit vivaient comme leurs ancêtres depuis des millénaires. Ses récits et ses travaux scientifiques, il les a consignés dans de nombreux ouvrages, dont Les derniers Rois de Thulé.

Homme de science, initiateur de la collection Terre humaine chez Plon Éditeur, Jean Malaurie a lutté pour la reconnaissance des Inuit et celle des autres « peuples premiers ». À l'heure où beaucoup envisageaient encore de créer des réserves, il engageait la réflexion sur l'autonomie territoriale et politique. Se rendant lui-même dans des villages circumpolaires comme simple instituteur, il a constaté l'importance pour l'avenir de ces peuples de fonder leurs propres écoles, avec leurs priorités, leurs langues, leur esprit.

Président du Fonds Polaire qui porte son nom au Muséum National d'Histoire Naturelle à Paris, membre titulaire de l'Académie des Sciences humaines de Russie, il a fondé en 1991, à Saint-Pétersbourg, l'Académie Polaire d'État qu'il préside et où 1 000 fils et filles de bergers, chasseurs, éleveurs du Nord sibérien sont formés, avec une pédagogie adaptée, pour devenir préfets ou directeurs d'école, et occuper des fonctions de cadres dans la haute administration russe.

©Makivik

En Quête : Vous êtes un farouche défenseur de la diversité des peuples et des cultures...
Jean Malaurie : Mon engagement est philosophique, politique et personnel. Je suis convaincu que la mondialisation, l'internationalisation des peuples est un malheur. La diversité est la condition sine qua non du progrès de l'humanité. Biodiversité pour les plantes ; pluralisme culturel pour les hommes !

EQM : D'où vient votre passion pour les pays du Nord ?
JM : Je suis un des hommes encore vivants qui a habité sous l'igloo dans des conditions primitives. Je n'ai jamais vu société vivre avec autant d'allégresse. Pourtant l'histoire des Inuit se construit dans la douleur. Sait-on qu'autour de la baie d'Ungava, au nord du Canada, un tiers de la population est morte de faim entre 1920 et 1944 ? Depuis, deux générations ont payé le prix d'une acculturation brutale. Mais ce peuple se relève. Il fait preuve d'une extraordinaire intelligence à s'adapter à la crise qu'il a vécue. Les Inuit sont de redoutables négociateurs. Ils savent mesurer les rapports de force. On compte parmi eux des hommes d'État capables de construire une nation.

EQM : Car pour vous, l'avenir des peuples du Nord passe par là ?
JM : Toutes les régions circumpolaires - Nunavik, Nunavut, Alaska, Sibérie et Groenland - entretiennent déjà d'étroites relations grâce à l'Inuit Circumpolar Conference (ICC). Les peuples de ces régions connaissent une rapide croissance démographique. Ils sont près de 150 000 maintenant. Dans une génération ils seront deux fois plus nombreux. Une nation est en voie de formation au Nord. [...]

EQM : Qu'est ce que les Inuit peuvent apporter au concert des nations ?
JM : Une autre relation avec l'environnement. Ce n'est pas qu'un mot : pour survivre dans l'Arctique, il faut pouvoir lire le territoire, comprendre les pierres, les animaux et les plantes. Les Inuit sont des biologistes nés. Si nous savons les écouter, ils peuvent devenir, pour eux et pour nous, les sentinelles de la planète - les gardiens de nos folies. Car le pôle est le berceau des climats : la complexité des problèmes environnementaux est encore plus sérieuse là qu'ailleurs. On veut les aider à se développer ? Fort bien. Mais pour quoi faire ? Qui ignore encore que nous ne pouvons continuer notre développement de la sorte ? Le Sud, déjà, met le Nord en péril : nous sommes en train de le polluer. [...]

EQM : Un retour du spirituel ?
JM : Je dirais une association entre le chamanisme et le christianisme, qui est devenu pour beaucoup leur religion. Mais il ne s'agit pas seulement de taper le tambour ! Les Inuit sont conscients que la nature contient un ordre, une vérité. Ils le vivent de façon sensorielle. Mon collègue Marc Tadié, un spécialiste des neurones et des dendrites, a bien montré que les peuples premiers sont doués de sens plus éveillés que les nôtres. Ils perçoivent ce que nous ne percevons plus - les forces naturelles - parce que nos neurones n'ont plus la même acuité que les leurs. [...]

EQM : Qu'est-ce qui va aider les Inuit - ou d'autres peuples premiers - à prendre leur destin en main ?
JM : [...]. ©EQm

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Une première parution de cette entrevue est parue dans le magazine Québec Science, avril 2003.

©J.Foley/Opale
Jean Malaurie
©J.Malaurie
©Malivik
 
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