26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

ANAANAANGAI  ! BONJOUR MA MÈRE (NUNAVIK, QUÉBEC)

Quand je suis née, mon grand-père m'a adoptée. En me donnant le nom de Qiluqqi, il a aussi fait de moi son anaanak, sa mère...

Le jour d'automne où je suis née, il neigeait, il ventait et il pleuvait. Ma grand-mère, qui était aussi ma ukuaq (voir le glossaire), m'a souvent raconté à quel point il faisait froid et quelle journée terrible ce fut pour sa jeune fille qui devait passer par une si terrible épreuve : donner naissance à son premier enfant. Ce jour-là à Puvirnituq, ils m'ont appelée Lisa Qiluqqi.

Mon irnik Koperqualuk, mon grand-père, voulait devenir un guide spirituel pour la communauté inuit au Nunavik, au Nord du Québec. C'est pourquoi il avait commencé à prêcher dans les églises anglicanes, après son ordination en 1968. Parmi les lieux où nous avons vécu, j'ai particulièrement aimé Kangirsuk parce que j'y ai appris un autre dialecte de notre langue, l'inuktitut, et que mon enfance là-bas a été remplie de joie et de jeux. Nous étions toujours dehors sur les tourniquets et les balançoires de l'école où les cours se faisaient en anglais, jouant à la marelle, accompagnant nos mères pour la cueillette des baies dans la toundra, lançant nos cannes à pêche du bord des cours d'eau pour voir qui attraperait le premier poisson, ou encore courant par monts et par vaux à la recherche du premier nid d'oiseaux. Qui était le plus rapide ? Qui était le plus fort ? J'étais une petite fille chétive et j'avais les petits os d'une qallunaaq mais je les dépassais presque tous à la course, même les garçons ! En revanche, il m'a fallu plus longtemps pour attraper mon premier poisson, et il était bien malingre. Mon ukuaq y a vu la preuve formelle de ce qu'elle avait toujours dit : je n'étais pas complètement inuk.

Mon irnik m'a emmenée sur sa motoneige faire un trajet de plusieurs heures vers Quaqtaq, une des municipalités inuit à la croisée de la baie d'Ungava et du détroit d'Hudson. J'aimais découvrir de nouveaux endroits. Mon frère avait refusé d'y aller mais moi, je l'avais supplié de m'emmener. À cette époque, le travail de mon irnik me paraissait parfaitement normal. Le soir, des gens venaient chez nous pour lui parler de leurs problèmes, et il les écoutait. Le décès d'un proche, une épouse découragée, un ami : ceux qui se confiaient à lui étaient nombreux. Et cette mission à Quaqtaq ? Il s'agissait de bâptiser les nouveau-nés, célébrer des mariages : le travail de tout missionnaire. Pour les gens, il était le pasteur anglican.

Mais à mes yeux, il était d'abord mon irnik. C'est lui qui m'a tenu la main quand les vents violents de l'Arctique menaçaient d'emporter la petite fille que j'étais, un soir d'hiver très sombre. Il s'est promené avec moi en été, pour prendre l'air, se laissant entraîner derrière moi à marée basse pour que je puisse remplir des seaux de moules de mes propres mains. Il était assez bon chasseur. Jeune homme, il avait chassé le phoque et le caribou sur mer et sur terre. Au printemps, c'est lui qui déménageait toutes les affaires de la famille sur un seul qayaq, les transportant d'une île en mer vers le continent. Le travail physique était éprouvant, et les animaux sur lesquels lui et les autres comptaient pour se nourrir n'étaient pas toujours au rendez-vous. La vie arctique était vraiment impitoyable.

Un jour, il nous a raconté l'histoire d'un Inuppaq (un géant) et d'un Inuk (un homme) qui se battaient pour savoir qui était le meilleur combattant. Trop sûr de sa force, le géant pensait qu'il vaincrait l'homme plus petit que lui. Toutefois, il se fatigua et s'affaiblit à mesure que l'Inuk esquivait les coups grâce à sa vitesse et à son agilité. Inuppaq, le puissant géant, et Inuk, simple homme dans la toundra. Inutile d'être physiquement plus fort ou plus grand pour faire face à ce qui paraît insurmontable, comme semble l'être l'Arctique ou le monde autour de nous avec tous ses défis et ses géants...

Mon irnik Koperqualuk a imprimé en moi le souvenir de cette histoire, parmi d'autres pensées et histoires merveilleuses qu'il m'a transmises. À chaque fois que j'arrivais à la maison, j'entendais : Anaanaangai, « Bonjour, mère » ! Il m'accueillait comme si j'étais sa mère, Qiluqqi, car je porte son nom. Mon irnik était le fils de Qiluqqi et puisque je m'appelais comme elle, il devenait mon fils et je devenais sa mère. C'est ainsi que dans la tradition inuit, nous perpétuons le souvenir des personnes que nous chérissons. Aujourd'hui, il y a des Koperqualuk qui peuvent m'appeler leur mère, et je suis heureuse de leur répondre : « Oui, mon fils, bonjour ! » ©EQm

À lire aussi dans En Quête :
ATAURTAIMAARNIQ ! La joie de manger du béluga.
CONTINUITÉS : la tradition de l'adoption.

Un aperçu en pdf
©L.K.
Mon Irnik Koperqualuk
©Makivik
Le chant de gorge,
une tradition Inuit
 

GLOSSAIRE
Inuk : singulier du mot Inuit, le nom que se donne ce peuple qui vit au Nord du 55ième parallèle. À noter que les Inuit rejettent le nom « Esquimau ».
Irnik : fils.
Qallunaaq : blanche, une non-Inuk.
Qayaq : kayak.
Ukuaq : belle-fille.

 
 
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