24-11-2017
 
 
SOMMAIRE

LA VIE, L'ARGENT

Petite initiation pour mieux comprendre l'argent.

François Gosselin, un jeune père de famille, vient d'acquérir une maison grâce à un prêt de la banque. Sa belle-maman, elle, garde un goût amer de la Bourse où elle a perdu 12 000 € / 20 000 $CAN, des économies investies sur le conseil de son courtier habituel. Pour le meilleur ou pour le pire, l'argent est au cœur de nos vies. On gagne, on perd, on emprunte, on tente de faire de l'argent avec de l'argent, on finit par oublier qu'il s'agit avant tout d'un outil ! Au fil du temps, ce moyen d'échange s'est érigé en un système complexe dont il est difficile de se soustraire. La monnaie est devenue virtuelle mais ses effets ont des impacts très concrets sur nos vies. Comment ce système s'est-il construit ? Est-il possible de s'en servir... sans le servir ?

Comment est apparu l'argent ?

C'est sur une stèle d'Égypte qui date du XVIIIième siècle avant J.C. qu'on a trouvé une des plus vieilles traces de l'existence d'un système monétaire. L'inscription atteste que le brigadier Nebsem échange un bœuf, qui vaut 120 mesures de cuivre, contre deux pots de graisse (60 mesures), cinq pagnes de tissus fins (25 mesures), un vêtement de lin (20 mesures) et un cuir (15 mesures). Dans une tombe de Thèbes datant du XVième siècle av. J.C., on a aussi découvert un bas-relief représentant une balance avec deux bœufs sur l'un des plateaux et neuf anneaux de métal sur l'autre (voir Jacques Attali, Les Juifs, le monde et l'argent).

Dès les premières civilisations, les marchands ont créé la monnaie pour remplacer le troc. Ils comparent alors les objets à des quantités de métaux travaillés en lingots à poids fixe. Les premières monnaies d'argent ou d'or ont une valeur intrinsèque: elles ne valent ni plus ni moins que leur poids de métal. Au Moyen Âge, des orfèvres commencent à accepter des dépôts de pièces d'or contre un reçu. C'est la naissance de la monnaie de papier, dont la valeur repose sur la confiance que les utilisateurs ont en celui qui l'émet.

En plus d'être un moyen d'échange, la monnaie devient une unité de compte (comme le mètre ou le gramme), qui permet de mesurer le prix d'un bien par rapport à un autre. Aujourd'hui, tout se mesure avec cette unité. Des marchandises, bien sûr, mais aussi la valeur du travail, la valeur de l'homme selon le salaire qu'il gagne, et même celle des pays classés selon leur produit national brut (PNB).

La monnaie est aussi une réserve. On peut la conserver, l'économiser pour la dépenser plus tard sans qu'elle ne perde sa valeur. Cette apparente vertu a un effet pervers : les économistes considèrent la monnaie comme un actif, une forme de richesse qui a une valeur en soi. Dès lors, il faut payer son utilisation : on verse de l'intérêt à la banque qui nous accorde un prêt et on reçoit de l'intérêt sur une somme qu'on place dans une obligation d'épargne.

Un irritant : l'intérêt.

Les prêts augmentent la prospérité globale. Ils permettent aux individus d'améliorer leur sort en devenant propriétaires de leur toit, de leur champ, etc. Le prêt est une façon de redistribuer la richesse. Celui qui a beaucoup d'argent le met à la disposition d'un autre qui en a moins. Le système montre cependant ses limites quand le prêteur exige un intérêt élevé. Le pauvre s'appauvrit alors en payant ses biens beaucoup plus cher que s'il avait pu payer « cash ». Le riche s'enrichit en prêtant le même argent à répétition, engrangeant chaque fois des profits qu'il peut ensuite réutiliser. Les banques et toutes les entreprises qui disposent de beaucoup de capitaux (par exemple les compagnies d'assurance ou les gestionnaires de fonds de placement) sont aujourd'hui parmi les riches de notre système : elles font de l'argent avec de l'argent, des milliards de profit par année.

Qui émet l'argent ?

Chaque pays a une Banque centrale qui détient le monopole d'émission des billets et des pièces. C'est la banque des banques. Elle prête de l'argent aux banques commerciales et fixe le taux d'escompte, c'est-à-dire le taux d'intérêt.

L'argent virtuel.

Pendant longtemps, la richesse d'une famille s'est évaluée en regardant les terres, les bois, les bateaux, les maisons qu'elle possédait et avec lesquels elle pouvait cultiver, construire, se nourrir, s'établir. Faut-il le rappeler, le blé pousse dans les champs, pas sur les billets de banque ! Progressivement, l'utilisation des cartes bancaires et le dépôt de nos économies dans des comptes d'épargne ont donné un avantage aux banques : elles n'ont pas à conserver l'ensemble des sommes qui leur sont confiées. Elles peuvent les prêter pour les faire fructifier. Les banques commerciales ont donc le pouvoir de créer de la monnaie virtuelle. Elles ont le droit de prêter dix fois plus d'argent qu'elles n'en ont en réserve. Elles font donc de l'intérêt en prêtant de l'argent qui n'existe pas. Évidemment, si tous les clients réclamaient leurs avoirs en même temps, les banques seraient dans la tourmente.

Le yo-yo du taux de change.

Au début des années 1970, les États-Unis ont abandonné le volet des accords de Bretton-Woods qui maintenait la valeur des monnaies dans une fourchette définie. Depuis, la valeur des différentes devises varie selon les lois de l'offre et de la demande. Un jour, l'euro vaudra plus que le dollar et le lendemain, ce sera l'inverse. Certains investisseurs tablent sur ces variations pour faire des profits. Ils utilisent leur capital pour spéculer sur les marchés des devises. Ils achètent, par exemple, de grandes quantités de pesos mexicains avec des dollars américains quand le peso ne vaut pas très cher par rapport au dollar. Lorsque la valeur du peso augmente, ils le revendent et encaissent plus de dollars américains. Le même principe qu'avec des actions cotées en Bourse.

Jouer ainsi sur la valeur des monnaies influence le cours de l'économie réelle. En vendant d'un coup une multitude de pesos, les spéculateurs augmentent brusquement l'offre de cette monnaie sur les marchés. Ce déséquilibre fait diminuer sa valeur, au détriment des citoyens qui ont des pesos dans leurs poches, et peut faire vaciller l'économie d'un pays entier. C'est ce qui est arrivé au Mexique en 1995 et à plusieurs pays du Sud-Est asiatique en 1997.

À quoi sert la Bourse ?

Les premières Bourses ont vu le jour à la fin du Moyen Âge dans les villes italiennes du Nord, puis dans les Flandres, à Bruges. Elles sont d'abord des lieux d'échanges où l'on négocie la vente et l'achat de biens, avec des instruments financiers de plus en plus élaborés (lettre de change représentant les biens, certificat de propriété des cargaisons, etc.). À la révolution industrielle, les Bourses deviennent un outil de financement. Avec la création des sociétés par actions, les entrepreneurs peuvent accéder rapidement à du capital. En échange, l'actionnaire devient propriétaire d'une part de l'entreprise, ce qui lui donne un droit de vote sur les décisions qui la concernent. Il prend le risque de perdre son argent si l'entreprise ne fait pas de bonnes affaires, mais il espère évidemment qu'elle créera le plus de profits possible.

La Bourse a permis l'explosion de la richesse en donnant des moyens d'action aux entreprises. Mais elle rend le jeu économique abstrait et favorise la spéculation sur laquelle est désormais basée une grande part des échanges dans le monde. Le désir de voir les investissements rapporter rapidement atteint des proportions telles que la valeur d'une entreprise repose maintenant moins sur l'économie réelle - sa production, la qualité de ses produits, son carnet de commande et la force de travail de ses employés - que sur la valeur de son titre boursier. Cette valeur varie selon l'humeur des actionnaires et des analystes financiers, leurs craintes et leurs prévisions. Rien de bien concret, en somme. De quoi rendre la valeur d'un titre parfois aussi fragile qu'une bulle (spéculative) de savon... ©EQm

Un aperçu en pdf
©D.R.
Wall Street
 

TRAVAILLER OU SPÉCULER ?
Les montants d'argent échangés chaque jour sur les marchés monétaires sont colossaux. Ils sont jusqu'à quinze fois (1500 milliards $US) plus importants que la totalité des biens et des services réels (100 milliards $US) produits pendant une journée sur la planète.

 
 

Catherine Dubé est journaliste professionnelle. Elle est membre de l'Association pour la taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens (ATTAC), un mouvement présent dans 41 pays et qui défend l'idée de la « taxe Tobin » sur les transactions financières pour freiner la spéculation. Le revenu de cette taxe permettrait de soutenir les plus démunis au Nord et les économies émergentes du Sud.

 
 
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