26-09-2017
 
 
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LE DIEU COCHON

Si je devais écrire mes mémoires, je les intitulerais « Le Dieu Cochon », nous disait malicieusement le Père Morant, missionnaire du Sacré-Cœur en Papouasie Nouvelle-Guinée, cette terre sortie depuis peu de l'âge de fer. Il est mort avant d'avoir pu le faire.

Déjà malade, il a livré sous forme d'interview à Nathanaël et Pascal Pingault l'essentiel de son existence et une sélection de ses meilleures photos.

« C'est dans la vallée de Kunimaïpa, la province centrale de Papouasie, que j'ai passé quarante années, à 150 km environ à vol d'oiseau de la capitale, Port Moresby, mais sans aucun accès par voie terrestre ! Les chaînes de montagnes culminent à 4000 m, les villages s'étagent entre 1200 et 1500 m. Dans ce lieu très isolé,recouvert par la forêt, il existe peu de voies de communication entre les villages, les tribus ont très peu de contacts entre elles. Dans ma vallée, les gens parlent le Kunimaïpa, « la vraie langue », ils se prénomment « les vrais hommes » et habitent le « vrai pays » ! Mais dans la vallée voisine, les gens parlent une autre langue, aussi différente de la première que le français du russe : la diversité linguistique de Papouasie-Nouvelle-Guinée est impressionnante : 867 langues, plus de 1000 ethnies, pour moins de 6 millions d'habitants. Le Kunimaïpa est une langue d'une richesse magnifique : il existe des déclinaisons inconnues, même en latin, comme le duel, le triel et des conjugaisons comme le conditionnel futur.

La Papouasie-Nouvelle-Guinée, située juste sous l'équateur, est un pays riche, florissant à tous points de vue. Il suffit de gratter la terre et tout pousse ! Les eaux sont aussi très poissonneuses. La terre renferme du pétrole, de l'or, du cuivre, du cobalt...

Quand je suis arrivé en Papouasie, en 1958, les gens vivaient nus. Ils pratiquaient l'essartage, une agriculture primitive et nomade : le sol était cultivé pendant deux ans, puis le groupe déménageait et laissait la terre reposer pendant 10 ans. Les villages possédaient deux maisons qui abritaient 20 à 25 personnes (père, mère, oncles, tantes, grands-parents...) : la maison des hommes et la maison des... cochons (qui la partageaient avec les femmes et les enfants).

Dix ans après mon arrivée, j'ai pris mes premières vacances pour aller acheter un tracteur qui permettrait une meilleure communication entre les villages. Pour aller nous ravitailler, à 64 km, il nous fallait une journée pour l'aller et une journéepour le retour... »

Comment le Père Morant, jeune missionnaire français, a-t-il réagi face à cette culture, ce monde si différent ? Quand nous l'avons connu à la fin de sa vie et qu'il nous montrait ses diapos, son attitude était avant tout celle d'un témoin, témoin d'une culture, d'un peuple, d'une histoire. Jamais nous ne l'avons entendu porter sur les papous un jugement critique. Il racontait ce qu'il avait vu :

« Tous les dix ou quinze ans avait lieu la fête des morts : le clan qui organisait la fête construisait un village entier spécialement pour cette occasion. Il invitait les tribus voisines en fonction des liens sociaux qui les unissaient. Il fallait six mois pour construire le village des morts, planter les jardins qui nourriraient les invités. On récupérait les os des défunts pour les tremper dans le sang des cochons afin de les purifier. Puis on dansait pour les morts. La fête pouvait durer de deux semaines à deux mois selon les tribus. Pendant ce temps, la vie s'arrêtait, l'école, les soins... »

En Papouasie, le cochon n'est pas un animal sacré comme la vache en Inde, mais il revêt une importance particulière. Dès sa naissance, chaque cochon est réservé pour un événement particulier : mariage, mort du grand-père... mais si le grand-père tarde à mourir, le cochon grandit, saccage tous les jardins, devient immangeable... La mère de famille, responsable des cochons (une quinzaine par famille), s'en occupe comme de ses propres enfants et va même jusqu'à les allaiter !

« La pire insulte pour une femme c'était : « femme sans cochon » ! J'ai connu une femme qui s'est suicidée parce que l'on avait tué le mauvais cochon pour une fête... Pour un cochon blessé, un homme était prêt à tuer mon catéchiste, sa femme et son bébé... »

Témoin d'une humanité au delà des apparences, le Père Morant, contrairement à beaucoup d'occidentaux, se refusait à considérer les papous comme des sauvages. Il a choisi de vivre au milieu d'eux, de leur consacrer sa vie, acceptant de vivre loin des siens, de partager leur mode de vie, de découvrir et tenter de comprendre leur culture, pour permettre une rencontre entre ce peuple et le Christ.

Sur ce point-là aussi, il s'efface, contemplant l'œuvre de Dieu au milieu des papous :
« Pour ma part, je crois que tous les peuples ont reçu dans leur Histoire une « révélation primitive ». Le Créateur a forcément donné à chaque homme tous les moyens nécessaires pour survivre, y compris sur les plans métaphysique et spirituel. Je ne peux imaginer qu'il n'ait pas montré à tous les hommes des chemins pour Le découvrir, Le rencontrer. Ainsi en va-t-il des papous. Je m'occupais de 2 ou 3 vallées. Quand je suis arrivé, les gens étaient déjà presque prêts pour le baptême. Les papous croyaient déjà en un Dieu unique, à la survie après la mort. Ils croyaient aux esprits... tous mauvais malheureusement ! Ils croyaient que le sang des cochons sacrifiés rachetait les âmes des défunts, les pacifiait. »

Le Père Morant avait les pieds sur terre : son évangile était une Parole Incarnée. Il a mis ses compétences au service de son peuple d'adoption, bâtissant des routes, construisant de nombreux ponts, pour faciliter le ravitaillement et l'échange entre les villages, la circulation des médicaments et l'exportation des produits agricoles. 2000 km de chemins muletiers ont été ouverts dans le diocèse et 600 km de routes carrossables.

« Je suis devenu plus expert en dynamite qu'en théologie », disait-il. Les missionnaires ont appris la langue locale, ils l'ont mise par écrit, ils ont formé des instituteurs, souvent parmi les hommes qui travaillaient avec eux sur les chantiers. Quand il pleuvait, les missionnaires leur faisaient le catéchisme ou leur apprenaient à lire. Ils ont construit des écoles. Les ardoises pour écrire étaient fabriquées avec des feuilles de pandanus, grandes feuilles très solides (jusqu'à 2 m de long) qui servaient aussi à couvrir les toits. Le charbon de bois servait de craie.

L'humour, une vertu essentielle a sûrement permis au Père Morant de prendre du recul pour durer dans une société aussi différente :
« Après le veuvage la femme devenait l'esclave de la famille du mari jusqu'au remboursement total de la dot. Elle devait être répugnante, ne pas se laver... pour éviter qu'elle trouve un nouveau mari pendant cette période ! C'est pourquoi les veuves devaient porter pendant des années sur elles les ossements de leurs maris. » Et le prêtre d'ajouter : « Mais les femmes, toujours coquettes, changeaient d'ossements : un jour le tibia, le lendemain l'omoplate ! » ©EQm







Un aperçu en pdf
©M.P.
Mathilde Pingault
©Père Morant
©Père Morant
 

Le Père Morant est mort en août 2006, à Paris. En décembre 2005, il nous avait écrit pour nous annoncer sa maladie, une leucémie, et sa mort prochaine. Il n'avait pas peur de la mort : « Je peux partir, j'ai eu une vie bien remplie et je n'ai plus rien à prouver... La seule chose qui me ferait plaisir serait de fêter mon jubilé (50 ans de sacerdoce) avant de partir. »

Il a été exaucé, il a pu le célébrer quelques mois avant sa mort.

« Bienheureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu ».

Avec un arc, il a fabriqué une hampe pour la Croix qu'ils portaient en procession. « D'une arme de guerre, nous avons fait une arme de Paix ».
 

 
 
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