26-09-2017
 
 
DU CŒUR À L'OUVRAGE

LOUIS GAGNÉ : LE CAMARADE DE LA CHOPPE (L'USINE)

De l'orphelinat à l'usine, le travailleur de nuit a découvert un grand secret spirituel : l'amitié ouvre tous les cœurs.

À six ans, Louis Gagné voulait devenir un saint. Les premières pages de son hagiographie comporteront cependant quelques ratures, reconnaît-il d'un rire franc.

Placé à l'Orphelinat catholique de Montréal comme deux de ses frères et sœurs, parce que la famille criait trop famine, le jeune Louis est le seul de sa promotion à avoir fugué trois fois, en trois ans, dont une fuite vers Noël en emmenant le petit Jésus de la crêche avec lui - « pas pour lui faire du mal comme le craignaient les sœurs, mais pour ne pas me sentir seul », raconte-t-il aujourd'hui, sourire en coin. Du fil à retordre, il en a donné à ces religieuses: ses ruades ont envoyé l'une d'elles tout habillée dans la piscine, la « cornette » flottant sur les eaux...

C'est le même Louis qui offre aujourd'hui crucifix et Bible à ses collègues de travail quand ceux-ci inaugurent leur maison. Avec la consigne stricte de placer la croix bien en évidence ou de la lui rendre - une signature qui permet à ses amis de savoir si Louis est déjà passé ou non dans cette maison.

La saine camaraderie de Louis Gagné a quelque chose d'irrésistible. Du temps où il vivait avec nous à la communauté du Pain de Vie, il a réussi à amener, un par un, des dizaines de ses collègues du Red Lobster, le restaurant où il travaillait alors depuis plus de dix ans comme serveur. Plus éloignés de l'Église les uns que les autres, beaucoup repartaient plein de questions après un repas marqué d'humour, un temps de partage et une visite à la chapelle.

C'est que Louis était un mystère pour eux : que s'était-il passé pour que cet ex-chauffeur de l'armée, ex-employé du Play Boy Club du Québec et d'autres métiers très divers, leur Louis plus enclin au party qu'au crucifix pendant des années, se mette soudainement à ouvrir leur cœur à Dieu ?

L'explication ? Une conversion, entamée au Café Chrétien Centre-Sud, sur la rue Sainte-Catherine, et qui a connu son apogée quand Louis a eu 41 ans : « Pendant trois jours et trois nuits, j'ai lutté avec Dieu, sans manger ni dormir, raconte-t-il. Je me sentais incapable de revenir à Lui. J'étais convaincu que la mort était en moi et j'avais peur de rencontrer Dieu. Puis j'ai compris que nous sommes sauvés tout simplement parce que Dieu nous aime. »

Louis Gagné est sorti transformé de ce moment spirituellement intense. Inspiré par l'image de saint François, il a choisi de se faire proche des pauvres. Au travail, il s'est mis à prier en silence pour les personnes en difficulté, parfois longtemps, et quand l'occasion était donnée, il leur apportait son témoignage dans un face à face. « Quand on vient de se convertir, on veut que tout aille vite », raconte-t-il, en évoquant ce soir de lassitude où il allait rejoindre des collègues dans un café en se disant que cela ne servait à rien de prier pour eux. « Je les ai surpris en train de parler avec profondeur de Dieu, en évoquant le témoignage que je leur avais apporté ».

Aujourd'hui, c'est dans l'usine montréalaise d'Electrolux, parmi des ouvriers très machos, très alcoolisés et parfois imbibés de bien d'autres choses, que Louis parle du Christ, quand c'est le temps. Oh ! Il n'a rien d'un preacher ! Au contraire, les hommes qui travaillent avec lui sur le shift de nuit le supplient de les libérer des prophètes, catholiques ou autres, qui leur cassent les oreilles à coups de paroles bibliques ! « Je sens quand c'est le temps de témoigner; les gens sont très réceptifs, même les plus durs, si on sait attendre », constate-t-il. Sa parole passe - et souvent ! - parce que Louis est avant tout un gars comme les autres, solidaire, rieur, enthousiaste, mais surtout plein de bonté. « Marcel était un jeune de 20 ans, raconte-t-il, qui croyait en tout sauf en Dieu. Un jour, j'ai pu lui témoigner de ma foi... et il ne m'en a pas reparlé pendant deux ans ! J'ai Puis soudainement, il s'est mis à m'interpeller, à me dire tout ce qu'il reprochait à l'Église, ses peurs,... et il m'a demandé de l'accompagner pour aller se confesser ». Louis a aussi réussi à faire en sorte que ses collègues épargnent peu à peu un camarade qui leur servait de souffre-douleur : « Je leur ai seulement dit : personne parmi nous ne peut lire la souffrance qu'il porte dans son cœur ».

Les changements qui ont marqué sa vie ont aussi touché sa famille, qui porte plus que son lot de souffrances. « j'ai envoyé ma propre sœur pour une retraite à l'Alliance de Trois-Rivières, en l'assurant qu'il n'y aurait presque pas de prière. Le premier soir, elle m'en voulait à mort, dit-il en riant. Le troisième, elle m'a remercié. Elle est devenue une personne très priante et accueillante dans son restaurant. »

À 51 ans, Louis Gagné n'a cependant pas oublié les aléas de son enfance. Il porte de plus en plus le projet d'ouvrir un chalet proche de Montréal, où prendre soin, avec d'autres, d'enfants pauvres et maltraités, une maison en campagne qui ne cacherait pas ses convictions chrétiennes. Déjà, avec quelques proches, il ne compte ni temps ni argent pour soutenir, souvent avec beaucoup de discrétion, de nombreuses familles en difficulté. Plus que quiconque, Louis sait le baume que peuvent apporter à des enfances brisées les gestes simples d'une bonne camaraderie ! ©EQm

©L.G.
Louis Gagné
 
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