24-11-2017
 
 
DU CŒUR À L'OUVRAGE

ALEXIS PEARSON : BRISER LE SILENCE

Pour rencontrer la vérité des êtres, Alexis Pearson a enlevé l'écran entre elle et eux. Une émarche qui l'a menée Dans la rue.

Il y a un peu plus d'un an, Alexis Pearson n'a plus supporté l'écran qui la séparait de la vie. Ordinateur, caméra ou micro, la jeune femme a laissé les outils qu'elle utilisait pour son travail de responsable des communications à l'Aide à l'église en Détresse, pour n'en garder qu'un seul : elle-même. Elle a rejoint l'équipe du Bon Dieu dans la rue et travaille désormais comme intervenante en prévention dans les écoles de la grande région de Montréal au projet Briser le silence.

Sa mission : huit fois par semaine en moyenne, elle rencontre les jeunes, surtout les jeunes filles dans des écoles, en classe de Secondaire 1 et 2, pour leur expliquer en une heure la réalité de la rue, de la fugue, des gangs de rue, de l'exploitation sexuelle et d'autres réalités qui les touchent. « L'idée n'est pas de faire peur aux jeunes mais de leur donner la parole et de leur offrir de l'information éclairée pour leur permettre de poser un choix conscient, qu'ils sachent vraiment quelle est la réalité avant de se trouver dans des situations critiques, voire bloquées », dit Alexis.

Un travail de prévention qui permet tant aux jeunes qu'aux intervenants dans les écoles de faire la part des mythes et de la réalité de la vie dans la rue et dans les gangs de rue. La rue peut fasciner des jeunes : certains la choisissent vraiment, comme un mode de vie, d'autres la vivent davantage comme un transit.

Fidèle à l'approche qu'a développée Pop's (le père Emmett Johns), Alexis Pearson ne dit pas aux jeunes ce qui est bien ou ce qui est mal. Elle les incite surtout à trouver dans leur entourage quelqu'un de confiance à qui parler des difficultés qu'ils rencontrent, pour éviter de se retrouver un soir sur la rue Sainte-Catherine sans savoir où aller.

« Le respect, l'amitié et le service : ce sont les trois piliers de l'intervention auprès des jeunes, explique la jeune femme. Pour nous, les jeunes ne sont pas des clients mais des amis, avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs rêves. Comme nous, ils cherchent à ce que leur vie ait un sens, à avoir un impact sur le monde. Nous essayons de les accueillir comme ils sont, même s'ils se droguent, même s'ils viennent avec leurs chiens, on veut s'adapter à leur mode de vie et à leur rythme pour les accompagner au plus près de leurs besoins ». L'équipe de Pop's accueille quelques 200 jeunes par jour; l'organisme, qui est connu pour sa « roulotte » qui sillonne les rues de Montréal en soirée, offre également un vestiaire, des formations scolaires alternatives, un refuge et toute une panoplie de services (www.danslarue.com).

L'organisme se dénomme maintenant simplement Dans la rue. Mais c'est une démarche profondément ancrée dans sa foi qui a amené Alexis à œuvrer avec les soixante employés de Pop's. Fille d'une famille chrétienne d'Ottawa, Alexis fréquentait déjà un groupe charismatique à 12 ans et menait ses premières expériences de mission à 16 ans, de quoi la faire passer « d'une foi du dimanche à une foi personnelle d'engagement. J'ai toujours été très spirituelle », note-t-elle.

« Pendant plusieurs années, j'ai diffusé de l'information sur des gens qui prenaient des initiatives extraordinaires pour soutenir les pauvres au nom de leur foi, raconte-t-elle. à chaque fois, mon cœur brûlait d'être à leur place », raconte la jeune femme de 27 ans dont le ton de voix a pris une réelle assurance. Une expérience missionnaire au Honduras l'a convaincue que c'était ici, dans sa ville d'adoption, qu'elle voulait incarner sa manière de suivre le Christ. « Au cœur de ces jeunes en recherche, je vois Dieu qui nous sauve, qui se tient près de la souffrance humaine pour rétablir l'intégrité des personnes ».

Alexis n'a évidemment pas la prétention de sauver le monde, « seulement celle d'être témoin du miracle quotidien de la présence de Dieu ». Un miracle qu'elle relève avec discrétion. « Avec les jeunes, explique-t-elle, le meilleur chemin est de leur offrir une réelle écoute, une présence, une attention à leurs besoins. Tout cela parle de l'amour de Dieu pour eux. Nous n'avons pas besoin d'employer des mots très compliqués, surtout avec des jeunes fragilisés par la vie, et souvent abandonnés par des personnes qui avaient des belles paroles mais dont les gestes disaient autre chose ». Beaucoup d'intervenants, constate Alexis Pearson, ne se disent pas chrétiens mais ils s'intéressent réellement au bien-être des jeunes.

« L'Église a un besoin urgent de redevenir experte en humanité, sinon elle va manquer le bateau », croit la jeune femme qui porte un chapelet discret au poignet, son « tag » pour signer son appartenance à Marie. « Le message chrétien et la doctrine de l'église sont excellents. Mais comment l'incarner au niveau des gens, connaître et reconnaître les difficultés de la vie ? Comme chrétiens, nous nous devons d'être proches des préoccupations des personnes, de les aider à trouver un sens aux poids qu'elles portent; surtout, de ne pas les nier ».

Liée aux jeunes de la rue, Alexis Pearson se sent plus proche de sa foi. Elle la nourrit par la prière et la messe quotidienne, en fréquentant notamment la Communauté de Jérusalem, une de ses sources d'inspiration pour « vivre l'évangile radicalement au sein du monde ».

« L'Église doit être comme une roue, pas comme une pyramide avec ceux qui seraient au-dessus et les autres en dessous, dit-elle. Dieu nous a donné beaucoup, pas pour nous mais pour que cela serve aux autres. Quand nous sommes en haut de la roue, c'est pour repartir en bas et aider ceux qui y sont à remonter. La dynamique de l'Esprit doit nous aider à tourner nos forces vers ceux qui n'ont pas de force pour bâtir ensemble un monde plus fraternel et solidaire »

©A.P.
Alexis Pearson
 
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