26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

DES HÉROS SANS FUSIL - ENTREVUE AVEC JEAN-MARIE MULLER (EXTRAIT)

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La seule manière de sortir de la violence est de délégitimer ce qui l'entretient

Quand En Quête l'a rencontré, à Paris, Jean-Marie Muller tenait entre les mains la goupille d'une grenade lacrymogène. Il l'avait ramassée la veille dans une manifestation non-violente au pays basque, après une de ses conférences. Ancien officier de réserve, condamné à Orléans, en 1969, pour avoir demandé le statut d'objecteur de conscience, Jean-Marie Muller a derrière lui plus de 35 ans de luttes. En 1974, il a notamment créé le Mouvement pour une alternative non-violente (MAN), un mouvement de gauche qui sans renier l'inspiration spirituelle, concentre son action sur la scène politique et culturelle.

En Quête : On reproche aux non-violents d'être des pacifistes naïfs...
Jean-Marie Muller : Dans les dictionnaires, on dit que le pacifiste est le militant de la paix à tout prix. C'est-à-dire qu'il accepte n'importe quelle paix pour refuser n'importe quelle guerre, y compris au prix de l'injustice. Les non-violents récusent complètement cette approche. Nous ne refusons pas la guerre pour accepter une paix injuste. Nous refusons la guerre parce qu'elle ne peut pas créer la justice. C'est très différent ! On nous accusait d'être des pacifistes quand nous refusions le déploiement d'armes nucléaires, durant la Guerre froide. L'Histoire nous a donné raison : c'est la résistance non-violente des populations de l'Est qui a permis la chute du Mur de Berlin, en 1989. Pas les missiles ! Ils ont beaucoup d'illusions ceux qui continuent de penser que la violence apporte des solutions politiques aux conflits humains. L'unité de valeur qui chiffre le 20e siècle, c'est le million de morts. Et le 21ième siècle a mal commencé. On affiche la théorie du zéro mort... du côté de l'alliance américaine. Les autres, on s'en fiche. On a eu des images sur les tours qui s'écroulaient à New York mais quasi aucune sur les morts en Afghanistan ou en Irak. Alors ils n'existent pas ! Nous sommes devenus des télé-voyeurs : il n'y a plus une opinion mais une émotion publique.

EQM : Le terrorisme est tout de même une question préoccupante. Comment affronter cette escalade de la violence ?
J.-M. Muller : La réponse est dans le manuel – l'évangile : ne pas résister au mal en imitant le méchant. Le but des terroristes, c'est de nous faire tomber dans la logique de la violence. Or depuis dix ans, nos sociétés s'y enferment – comme ils le veulent. Bien sûr qu'il faut lutter contre le terrorisme, mais avec des mesures de police et de renseignement, pas des mesures de guerre. Que disait Jacques Chirac, quand il était premier ministre et qu'il y avait des attentats à Paris ? « Surveillez les paquets suspects ». Ce n'est pas faire la guerre, ça ! Les bombardements en Afghanistan ou en Irak ne détruisent pas les réseaux terroristes en Europe, aux États-Unis ou ailleurs. L'action militaire ne résout rien : elle fertilise même le terreau sur lequel pousse le terrorisme. Donc, un travail de police. Mais on doit aussi œuvrer à d'autres niveaux en récusant l'idéologie du terrorisme, notamment islamique. Nous discutons avec nos amis musulmans des rapports entre l'islam et l'islamisme, des textes fondateurs et des doctrines qui justifient la violence. Actuellement, sous prétexte de refuser tout amalgame, on dit : l'islam, si on comprend bien, c'est uniquement une religion de paix, de tolérance, de miséricorde. Ce n'est pas vrai.

EQM : L'islam n'est pas la seule religion à porter ces germes de violence... J.-M. Muller : Absolument, et ça aussi il faut le dire. Regardez le christianisme. Aimez vos ennemis, Tu ne tueras pas : ce sont tout de même des paroles essentielles, dites ou reprises par le Christ. Même à son époque, l'ennemi était forcément méchant et violent, par nature ! Or Jésus réfute la loi du Talion. On ne peut donc pas concilier la violence et l'exigence de l'amour des ennemis. À partir du 4ième siècle pourtant (Constantin), les chrétiens - comme toutes les autres religions - ont construit des théories de la guerre juste et de la violence légitime, dans l'ignorance quasi totale de l'exigence de non-violence du Christ. Le Tu ne tueras pas, c'est le préalable à l'amour des autres. C'est l'exigence fondamentale de la spiritualité. Parce que nous avons toujours la tentation d'exclure, d'éliminer... Nous avons en nous ce désir du « meurtre ». Toutes les spiritualités se fondent sur la prise de conscience de ce désir, non pour le refouler mais pour l'apprivoiser, le maîtriser et construire avec l'autre une relation de justice. Justifier sa propre violence par celle de l'adversaire, c'est entrer dans la logique de la guerre et éventuellement la guerre sainte.

EQM : Comment en sortir ?
J.-M. Muller : Le problème, je crois, est avant tout culturel. Tant que nos sociétés seront dominées par l'idéologie de la violence dite nécessaire, légitime et honorable, les gens choisiront toujours la violence même si vous leur montrez qu'elle n'est pas efficace. Le héros tient une arme à la main, ça reste ancré dans nos mémoires ! Donc il faut délégitimer la violence. Et à mon avis, seule la philosophie peut le faire. Parce que l'enjeu du 21iè siècle, c'est le défi de l'universel. Le contraire, c'est la violence, qui détruit ce qui unit. Mais comment inventer un langage commun, qui puisse fonder une coexistence pacifique ? Comment dépasser nos particularismes, nos héritages sacralisés ? On peut y arriver en revenant à l'exigence fondamentale, Tu ne tueras pas, en tant qu'exigence philosophique. Même dans le dialogue inter-religieux, il faut laisser de côté les querelles de foi pour ouvrir un espace philosophique commun.

EQM : C'est un peu le sens de la rencontre des religions à Assise, pour la paix, initiée par le pape Jean-Paul II ?
J.-M. Muller :Il vaut effectivement mieux que les gens se retrouvent pour prier plutôt que pour s'injurier. Mais Assise ne suffit pas. Le problème, c'est que les religions ont la tentation de se présenter comme étant toutes des religions de paix. Mais si on regarde l'Histoire, on aperçoit qu'elles sont toutes aussi des religions de guerre. Si bien que le courage qui leur est demandé actuellement, c'est de reconnaître leurs traditions qui encouragent la guerre et de rompre avec elles. Le rassemblement d'Assise n'a pas encore opéré cette rupture. On montre une image pacifiée, mais ça n'empêche pas les différentes communautés de s'entretuer au nom de Dieu !

Pour arriver à la paix, il faut une rupture avec la culture de violence. Et la rupture est difficile parce qu'elle oblige à désacraliser des doctrines, des traditions... Il y a un passage de l'Évangile qui me plaît beaucoup. Quand la Samaritaine dit à Jésus qu'elle ne comprend rien : chez nous, explique-t-elle, on dit qu'il faut adorer Dieu sur cette montagne et vous dites que c'est sur une autre. Et Jésus dit : « Le temps vient où les hommes adoreront en esprit et en vérité ». Ni cette montagne-ci, ni celle-là. Autrement dit, il faut rompre avec les sols. Jésus désacralise les sols. Donc, il désacralise les temples. Donc, il désacralise les rites... Si bien que l'aventure religieuse, c'est rompre les amarres : on va vivre ensemble dans le soleil, la pluie, le vent... rencontrer les autres dans la même situation... Bref, pour retrouver la richesse de la spiritualité, il faut s'appauvrir de ses traditions.

EQM : L'action non-violente a-t-elle fait des gains depuis la Seconde Guerre mondiale ?
J.-M. Muller : Oui mais pas à la hauteur des enjeux. Il faut être naïf pour être optimiste, quand on mesure le poids avec lequel la violence pèse sur le monde actuel. En même temps, nous ne sommes pas dans la fatalité. La violence est faite de main d'homme, Dieu n'y est pour rien. Le drame du monde, ce n'est pas la violence, c'est la liberté. C'est une dignité et un risque extraordinaires. Je vis donc avec une certaine espérance mais en même temps je lis le journal, avec ses millions de morts... L'option non-violente a fait des progrès. Mais la violence aussi a fait des pas décisifs. On reste dans son Histoire. [...] ©EQm

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L.F. ©EQm
Jean-Marie Muller
P.P. ©EQm
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