26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

TÉMOIGNAGE – LE PREMIER RÉFLEXE ? SAUVER SA PEAU

Au cœur de la guerre des Grands-Lacs, Jean et Materne Z. font de leur maison au Congo un laboratoire de paix multiethnique

Il s'appelle Jean, elle s'appelle Materne. Petit couple discret, presque effacé, la quarantaine. Ils ont six enfants. Enfin, six de leur chair. Car depuis dix ans, leur maison déborde de dizaines de garçons et de filles à soigner, loger, éduquer... et aimer.

Au début des années 1990, Jean et Materne Z. voient s'effondrer l'ex-Zaïre : « Trente ans de tyrannie a engendré misère et injustice, résument-ils. Nous avons assisté à tout cela avec frustration, conscients de notre incapacité à faire quoi que ce soit. » Déjà entourés d'enfants de la rue, ils ne voient qu'une voie possible : « S'engager avec les petits et les pauvres, non pas en diffusant une idéologie mais dans une vie radicalement livrée, dans le silence et la simplicité. Nous avons senti que si nous ne regardions plus ni le pouvoir ni l'avoir comme des valeurs absolues, un tel détachement ferait la paix en nos cœurs et serait un témoignage autour de nous. »

En juin 1994, le couple s'installe sur une terre à Saké, près de Goma. « Le village avait la réputation d'être un repaire de bandits, raconte Materne. Les installations étaient pauvres, on nous avait prédit indifférence et méfiance. Mais pour nous accueillir, les gens ont apporté une chèvre et 50 kg de pommes de terre ! » Avec des jeunes et quelques familles, ils fondent une fraternité de la communauté du Pain de Vie et commencent une vie de travail, d'accueil et de prière.

C'est dans cette vie simple, centrée sur la contemplation eucharistique, qu'ils vont puiser la force de traverser ces neuf années de guerre. Car à 27 kilomètres, au Rwanda, la tragédie a déjà commencé : massacres de milliers de familles, viols, pillages. « Nous avions déjà accueilli 3 200 Tutsis, raconte Jean Z. Il a fallu organiser leur fuite pendant que plus d'un million de réfugiés hutus se déversaient sur la région. » Dysenterie, choléra, rougeole, famine : Goma devient un mouroir - avec des centaines de corps au bord des routes, enroulés dans des couvertures pour être jetés dans des fosses communes. Les prix des produits de première nécessité quadruplent : il devient difficile de se nourrir.

« Face à tant de détresse, le premier réflexe est de sauver sa peau », dit Jean Z. Plongés dans les événements, ils prennent cependant une décision : rester et accueillir ceux qui ont besoin, d'où qu'ils viennent : « Parce que nous n'aidons pas une ethnie, racontent Jean et Materne. Nous aidons des gens qui, pour nous, sont autant de visages de Jésus qui souffre dans l'être humain en face de nous ».

P.P. ©EQm

Soins de santé, repas pour les mal nourris, mise en place de cultures, classes pour les enfants : « Avec rien, nous nous sommes improvisés infirmiers, nutritionnistes, professeurs... » Très vite, des dizaines d'enfants sans parents trouvent asile dans cet « oasis de paix. » Des camps de réfugiés s'installent sur leur terrain et alentour. Plus tard, pour les recenser, le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) des Nations Unies forcera ces gens, pourtant en meilleure situation à Saké, à déménager dans le camp de Mugunga. Là, Jean et Materne ont la joie de voir l'inespéré : au cœur de cet enfer de 600 000 réfugiés, une des situations les plus difficiles au monde, des jeunes commencent eux-mêmes une vie de prière et de partage avec des orphelins encore plus mal lotis qu'eux, dans la ligne du Pain de Vie, sous les tentes distribuées par les ONG. Aujourd'hui, ces jeunes poursuivent leur mission d'accueil et de réconciliation au Rwanda.

Dans cette guerre, l'équipe de Saké fait corps avec son entourage. Terrassée par la malaria, Materne n'est pas soignée dans la meilleure clinique de Goma : elle est hospitalisée au dispensaire du village, comme les pauvres. Trois jours de souffrances intenses. Un geste de peu d'importance mais qui solidarise le couple avec leurs voisins.

En 1995, la guerre de Laurent D. Kabila les jette à nouveau sur la route : « Nous les pauvres, nous ne voyons pas les intérêts des uns et des autres. Nous ne voyons que ce qui nous touche dans notre chair : la désolation, les pillages, la tristesse. Avec 82 orphelins, nous allons être chassés de notre maison - des baraques en planche - transformée en site militaire, et errer 32 jours dans les montagnes voisines, avec comme seul bien le Saint-Sacrement de notre chapelle. Nous serons nourris directement par le ciel : aucun mort, aucun enfant égaré, de simples maladies guéries sans médicaments. » Au retour, tout est dévasté. Mais la vie répond à leur cri : un avion de 39 tonnes de vivres et de médicaments, spécialement affrété pour eux et les communautés chrétiennes de la région, apporte de quoi soutenir des milliers de personnes pour plusieurs mois.

Trois fois encore, dans les années qui suivent, leur maison essuie des tirs à l'arme lourde - heureusement sans faire de mort. « Nous ne savons pas qui attaque ni pourquoi, dit Jean. Nous nous souvenons seulement d'avoir aidé les uns et les autres. » À chaque fois, il faut reconstruire les classes du lycée qu'ils ont mis sur pied pour offrir une réponse concrète à la racine de bien des pauvretés : l'ignorance ! Toutes ces années, la fraternité de Saké a souvent été forcée de se taire. «Mais Celui qui a subi la plus grande injustice nous donne notre force, dit Jean Z. Malgré l'oppression, nous savons que notre salut n'est pas dans les armes mais dans le don de notre vie.» Jean et Materne ne sentent pas d'appel au martyr. Ils font seulement face à la réalité dans laquelle ils vivent. « Nous voulons faire de notre maison un oasis de paix entre les ethnies. Ce qui nous réjouit, c'est de voir que ceux qui marchent avec nous acceptent de mourir à eux-mêmes pour que cet idéal soit rendu vrai. Nous formons une communauté peut-être inconnue, mais qui porte en elle cette semence d'unité. Elle donnera ses fruits dans le temps que Dieu lui-même connaît. » ©EQm

Un aperçu en pdf
P.P. ©EQm
P.P. ©EQm
 

LA FORCE DES HUMBLES
En décembre 1995, pendant que les Nations Unies tentent d'évaluer les besoins humanitaires dans les Grands Lacs, la communauté du Pain de Vie cherche comment aider Jean, Materne et ceux qu'ils soutiennent. Naît alors une intuition folle : il faut envoyer un avion de vivres et de médicaments. Coût de location : 60 000 dollars américains. Oui, mais... le Pain de Vie, par vocation, n'a pas un sou de réserve ! En quelques jours, avec plusieurs mouvements d'Église eux aussi impliqués dans cette région, 39 tonnes de chargement sont rassemblées, ainsi que l'argent - un nombre incalculable de petits gestes ! Suit alors un travail incroyable pour préparer le chargement stocké dans des chapelles, l'affréter, le dédouaner à Kigali et le faire arriver à Goma sans encombre. Une véritable odysée : malgré les combats, tout arrivera et permettra à des milliers de gens de survivre dans un des moments les plus difficiles de cette guerre.

 
 
Accueil Copyright S'abonner Nous contacter