22-11-2017
 
 
SOMMAIRE

QUATRE VISAGES DE NON-VIOLENTS

Des origines et des parcours bien différents. Mais un fil conducteur, la recherche obstinée de ce qui bâtit la paix

Simone Weil : une mystique engagée
 

 

« Elle vivait la distance désespérante entre 'savoir' et 'savoir de toute son âme'. Sa vie n'a pas eu d'autre but que d'abolir cette distance ». C'est en ces termes que Gustave Thibon, à qui la Française Simone Weil a confié tous ses manuscrits, résume la vie de cette philosophe, écrivain et activiste – une femme exceptionnelle et mystique : « Qu'est-ce que Dieu ? C'est l'infiniment petit... le grain de sénévé, la perle dans le champ, le levain de la pâte, le sel de la nourriture ». Dans la vie d'un peuple comme dans la vie d'une âme, écrit-elle, « il s'agit de mettre cet infiniment petit au centre ».

Née en 1909 dans une famille juive et libre-penseur – son frère André sera un proche collaborateur d'Albert Einstein - Simone Weil est profondément marquée par la quête de la justice. Élève du philosophe Alain, elle obtient très jeune l'agrégation en philosophie puis elle enseigne dans plusieurs lycées. Mais très vite, cette intellectuelle de cœur veut confronter ses idées à la réalité de la vie. Elle quitte l'enseignement et va travailler dans plusieurs usines, comme ouvrière. Simone Weil est une femme passionnée : elle rejoint les anarcho-syndicalistes sur le front de la guerre civile d'Espagne. Quelques jours après son arrivée, elle se blesse en marchant sur une bassine d'huile bouillante.

Elle doit repartir en France mais elle en a vu assez pour comprendre que la logique de la guerre est telle qu'elle occulte les raisons mêmes qui l'ont provoquée, si noble qu'en soit la cause. L'année d'après, elle se rend à Assise. C'est là qu'elle vit une conversion au christianisme à la suite de saint François. Elle refusera cependant toute sa vie de faire partie d'une église particulière pour conserver sa liberté de penser.

La Deuxième Guerre mondiale marque la fin de sa vie. Simone Weil tente de constituer un corps d'infirmières dans l'armée française - pour qu'à la force brute de l'armée puisse faire face des valeurs de solidarité et d'entraide. Après la victoire allemande, elle est forcée de quitter la France pour mettre ses parents à l'abri du nazisme, aux États-Unis. Puis elle revient en Angleterre pour poursuivre la lutte. Un an plus tard, elle meurt à l'âge de 34 ans, emportée par la tuberculose. Elle laisse derrière elle une série d'ouvrages de référence dans plusieurs domaines, dont de nombreuses réflexions sur la non-violence.
 

Grégoire Ahongbonon : l'homme qui libère les fous
 

 

De son métier, il est réparateur de pneus. Mais l'essentiel de son temps, Grégoire Ahongbonon le passe à chercher ceux que l'on dit fous et qui sont condamnés à vivre enchaînés à un arbre, loin de tous. Il les libère puis les emmène à l'Association Saint-Camille de Lellis, en Côte d'Ivoire.

Grégoire Ahongbonon a frôlé lui-même la maladie mentale. « Tout marchait pour moi, et subitement, j'ai tout perdu, raconte ce Béninois d'origine. J'ai tellement perdu que j'ai failli me suicider. Eh bien ! quand j'avais tout perdu, qu'est-ce que j'aurais voulu... ? J'aurais voulu trouver des gens sur mon chemin pour m'aider. » Il découvre que la maladie mentale ne se soigne pas seulement à l'aide de médicaments, mais « avec un cœur dans la main ». Ceux-là qu'on appelle les fous, les possédés, souffrent de schizophrénie, de maniaco-dépression ou d'autres maladies mentales plus ou moins sévères. Devant leurs comportements imprévisibles, agressifs ou menaçants, les villageois n'ont parfois d'autres choix que de les isoler. Leur sort est alors réglé : une chaîne, un arbre et une ration de nourriture, quand on ne les oublie pas complètement.

Selon Grégoire Ahongbonon, ils sont des milliers ainsi, encastrés dans des morceaux de bois. La situation existe un peu partout en Afrique. Il cherche à leur rendre un peu de dignité, le minimum de ressources et d'attention nécessaire pour les aider à venir à bout de leurs maux.

©J.G.

 
Théodore Monod : un cri dans le désert
 

 

« Tout ce qui monte converge. À partir d'une certaine élévation de pensée et de foi, les hommes se retrouvent côte à côte (sur) une montagne unique que nous gravissons les uns les autres par des sentiers différents, avec l'espoir un jour de nous retrouver au sommet dans la lumière, au dessus des nuages. », écrit Théodore Monod.

Descendant d'une illustre lignée de pasteurs français, il choisit plutôt de répondre, à 20 ans, à l'appel de la science. Océanographe, botaniste, zoologiste, géologue, explorateur, il arpente pendant plus de 75 ans le désert du Sahara : à pied ou en chameau, il découvre des régions impénétrables, répertoriant plus de 20 000 spécimens de toutes sortes. Un travail scientifique hors du commun. Dans ses voyages pourtant dangereux, Théodore Monod ne transporte jamais d'arme : « La violence constitue le principal faux dieu de l'homme », rappelle ce chercheur qui a fondé dans sa jeunesse le groupe des « Veilleurs », un mouvement oecuménique pour réussir l'union de tous les chrétiens en devenant « l'âme priante et active de l'Église ».

Théodore Monod milite dans un nombre considérable d'associations - la défense des droits des hommes, des animaux, des logements sociaux, des immigrants, etc. Pendant des dizaines d'années, il jeûne à date fixe, avec quelques convaincus, devant les réacteurs de Taverny, en France, pour protester contre le nucléaire et rappeler le drame d'Hiroshima. « Je prétends toujours que le peu que l'on peut faire, le très peu qu'on peut faire, il faut le faire, pour l'honneur mais sans illusion », dit ce chercheur d'absolu mort en l'an 2000 à l'âge de 98 ans.

©Actes Sud

 
Lucille Teasdale : d'amour et de soins
 

 

Le 1er août 1996, Lucille Teasdale meurt du sida. Les Canadiens découvrent la vie extraordinaire de leur compatriote qui a fondé un hôpital en Ouganda avec l'homme qu'elle aimait, le chirurgien italien Piero Corti. Pendant plus de 35 ans, cette Montréalaise, une des premières femmes chirurgiennes du Québec, œuvre à St. Mary's-Lacor, un dispensaire abandonné que le couple transforme de fond en comble. Travaillant sans cesse, ils soignent chaque année des milliers de patients, et forment progressivement le personnel africain.

En 1979, la Tanzanie envahit l'Ouganda. De terribles affrontements interethniques ensanglantent le pays. L'hôpital est privé d'électricité pendant cinq ans. Menacé par les factions armées, le personnel vit dans l'angoisse permanente. Mais l'hôpital continue de fonctionner grâce à l'entêtement de ses fondateurs, qui soignent les blessés de guerre, quel que soit leur camp. C'est en opérant des soldats que Lucille Teasdale contracte le sida. Avec toutes les précautions nécessaires, elle continuera d'opérer jusqu'aux limites de ses forces, puis elle s'occupera simplement des malades. ©EQm

P.P. ©EQm
 
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