26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

À LA SOURCE

La non-violence prend racine dans une contemplation de la communion entre l'homme et Dieu.

Un peu de pain, une coupe de vin, quelques paroles. La fraction du pain est désarmante. Un repas partagé dans le dépouillement. Voilà ce que laisse le Christ à ses disciples quelques heures avant sa mort. Ramené à l'essentiel, le langage de l'eucharistie, c'est la célébration d'une vie donnée : la vie d'un Dieu et d'un homme, donnée aux hommes, et la communion en cette vie-là. Voilà les deux grands pôles de l'eucharistie, de cette vie qui accepte de passer par la mort pour recevoir et offrir la vie éternelle. Ce qui fascine, c'est la manière non-violente avec laquelle le Christ se livre. Une oblation : à aucun moment, il ne cherche à dominer. Il respecte tellement l'être humain que tout homme peut se laisser rejoindre. Il se perd pour nous gagner. Il meurt pour que nous vivions.

J'ai eu la chance de vivre l'eucharistie avec des moines au bord du Lac de Tibériade. Un dépouillement. Il y avait là un langage capable de rencontrer n'importe quel homme, de n'importe quel pays, de n'importe quel temps, comme l'a certainement voulu le Christ. Ce que j'appelle une culture eucharistique, pauvre, offerte et universelle. À l'inverse, toutes les cultures humaines, quelles qu'elles soient (y compris la nôtre, de tradition chrétienne), comportent une part de violence : elles tentent de s'imposer, de faire leur place. Volontairement ou non, elles attirent l'attention sur elles. Cela se vit jusque dans les célébrations liturgiques, où les us et coutumes encombrent si souvent celui qui ne peut se donner que dans une simplicité absolue, sans obstacle. Dépouillée des lourdeurs de l'Histoire, la contemplation de la première eucharistie nous réapprend ce qui, dans la simplicité, peut tracer un chemin essentiel de non-violence, ce don et cette communion entre Dieu et les hommes.

L'eucharistie nous montre une autre attitude non-violente du Christ : il se rend disponible. Dans l'hostie, Il se laisse littéralement prendre, déplacer, manger, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Cette disponibilité aux êtres et aux événements est une des grandes dimensions de la vie que je m'efforce de mener au Pain de Vie, avec joie ou douleur, selon les jours. Notre forme de vie, livrée aux pauvres et aux appels qui nous sont faits, est d'une grande exigence. Elle s'inspire de la disponibilité eucharistique : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. » On ne sait pas qui va nous prendre ni pourquoi, mais en tout cas il va nous manger ! Cependant, nous sommes confiants que si nous allions notre propre offrande à celle du Christ, cette humble manière de se laisser manger est fructueuse en Vie éternelle, pour nous même et pour d'autres : « Celui qui mange mon corps et boit mon sang a la Vie éternelle ».

Cette contemplation engendre dès maintenant une certitude de foi : pour moi, comme catholique, la force de la vérité, selon l'expression de Gandhi, c'est que je reçois la Vie éternelle à chaque eucharistie. Donc je ne mourrai jamais, donc je n'ai pas peur, donc je suis prêt à livrer ma vie à l'instant même. Cette certitude ne me dispense pas de devoir chercher la vérité – et donc d'avancer sans volonté préconçue, en véritable non-violent. Car la vérité ne se possède pas : elle ne révèle son visage que progressivement, à mesure du chemin. Attention : il ne s'agit pas de professer un syncrétisme, un bricolage spirituel ! Le croyant authentique et radical que j'espère être, reconnaît qu'il va vers une vérité : pour moi, c'est Jésus-Christ. Mais j'avance en dénonçant le mensonge qu'il y a en moi, autour de moi, dans le monde comme dans mon Église. Je ne peux pas considérer qu'une vérité absolue m'habite, je suis en chemin vers elle.

Cette attitude-là est profondément non-violente. Elle engendre une pauvreté de l'être qui permet à Dieu de venir. Elle nous distingue radicalement des intégristes de tous bords qui professent absolument leur religion. Celle-ci devient alors une sorte de vérité absolue, à laquelle s'adjoignent des obligations systématiques qui aliènent les hommes, avec toutes les horreurs qui en découlent et jalonnent l'Histoire des siècles passés comme du nôtre.

Enfin, on comprend mieux pourquoi une des attitudes profondes de Jésus, c'est son silence : le Christ est une Parole, c'est entendu, mais qui ne peut surgir que du silence. Il est une parole manifestement puisée dans la contemplation de nuit, dans la solitude, dans une relation intime avec son Père. C'est très constatable quand on est assis en face de l'Hostie, quelquefois jusqu'à la frustration. On aimerait comme croyant que le Christ soit plus disert, qu'il s'explique mieux sur ce qu'il veut, qu'il soit plus présent à son monde ! Mais à qui tend l'oreille du cœur, une conviction est donnée : le Christ dit du Bien, il nous bénit. C'est l'expérience que nous faisons comme croyant eucharistique : la présence de Dieu dans le monde est bénissante. Son silence dans l'Hostie est une bénédiction. Une Paix surgit, on l'expérimente. Quelquefois, nous sommes en rage, habités de rancœurs. Dieu doit prendre le temps de nous baigner de sa présence. Mais si nous lui faisons un peu de place, nous percevons l'Onction, une onction de paix, qui vient d'une parole non verbalisée mais expérimentée. Le besoin devient alors vital de prendre du temps pour demeurer dans cette présence.

En face de ce silence, on découvre comment la parole des hommes vient du bruit, combien elle est impérialiste, violente, y compris dans sa formulation concrète – pensez aux harangueurs, aux tribuns qui utilisent le verbe pour dominer les autres. Et dans ce brouhaha, la plus grande des violences est celle du mensonge, qui affirme quelque chose de contradictoire à l'être humain et à Dieu. Cette attitude de silence et d'écoute reflète la pauvreté évangélique. Comme si, concrètement, le Christ s'était dépouillé de ses biens pour se rendre proche de l'être humain dans un dénuement qui est vraiment une non-violence absolue – jusque dans l 'usage de la parole.

Par l'eucharistie et l'adoration, nous entrons progressivement dans cette voie. Nous découvrons comment il nous est difficile de vivre la plénitude de Dieu. Mais c'est ce qui nous donne une dimension très vraie, très humaine, qui peut être rejointe par quantité de personnes elles aussi en chemin vers la vérité, dans le monde entier. C'est à partir de cette dynamique-là que pourraient se rejoindre des croyants de tous acabits. Dans cette humilité-là : « Je suis loin de la vérité que je cherche, que je professe, que j'essaie d'approcher ; et toi aussi tu es comme moi, tu reconnais être comme moi ». Ces hommes peuvent faire route ensemble. Car comme pour les pèlerins d'Emmaüs, la lumière peut illuminer le cœur de leur marche. Une expérience mystique – le surgissement d'une paix qui se livre à eux et se laisse voir au dehors, donnée pour tous. ©EQm

P.P. ©EQm
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