26-09-2017
 
 
SOMMAIRE

LES CHEMINS DE LA NON-VIOLENCE (EXTRAIT)

Lisez la version complète du texte dans notre magazine.

Dans un monde où les tensions s'accroissent, comment vivre en artisan de paix ?

Octobre 2002, Montréal. Mourad Bourouisa et son épouse Yakout Seddik, enceinte de trois mois, font leurs valises : après sept ans comme demandeurs du statut de réfugiés, ils doivent quitter le Canada. Le moratoire qui permet aux Algériens de rester a pris fin. L'ordre d'expulsion tombe, ils doivent retourner dans leur pays. La famille ne peut cependant se résigner. En route vers l'aéroport, elle va frapper à la porte de la Union United Church, au cœur de la ville. Le révérend Darryl Gray n'hésite pas : il leur offre l'asile. L'opinion publique est choquée : comment le Canada peut-il renvoyer ainsi des familles alors qu'il recommande à ses propres ressortissants de ne pas voyager en Algérie ? Après plusieurs jours de tractations, le ministre de l'immigration demande finalement le réexamen des dossiers.

Le geste de ce pasteur est un acte de non-violence, un parmi d'autres, simple, concret, actuel. On pourrait citer aussi l'histoire de la communauté Asuza, des pentecôtistes noirs américains de Boston qui se sont installés dans le quartier Dorchester pour faire écran de leur corps à la violence des gangs. Ou celle de Lisa Ndejuru, une jeune Montréalaise d'origine Rwandaise, qui s'est rendue à Bagdad en janvier pour marquer physiquement son opposition à la guerre contre l'Irak.

Le bien, dit-on, ne fait pas de bruit. À travers le monde, ils sont des milliers à affronter ainsi les injustices de notre temps, souvent dans une grande discrétion. Un combat inégal en apparence. Ils avancent pourtant, avec la folle certitude que les bombes et les armées ne résolvent finalement pas grand chose. Même si elles font entendre plus facilement leur écho dans les médias.

Voici, en dix questions, ce qui les anime.

La non-violence, c'est quoi ?

C'est d'abord une attitude. La conviction que tout être humain, quel qu'il soit et quoi qu'il ait fait, mérite le respect. « La non-violence parfaite, écrit Gandhi, est l'absence totale de malveillance ». « Sous sa forme active, la non-violence s'exprime par la bienveillance à l'égard de tout ce qui vit. C'est l'Amour pur, écrit Jean-Marie Muller dans Gandhi l'insurgé. Gandhi n'a inventé ni le mot, ni le concept de la non-violence. Le mot vient du sanscrit ahimsa, littéralement le renoncement au désir de nuire, un terme employé dans les textes de l'hindouisme, du jaïnisme et du boudhisme. À ces trois sources de l'Inde, Gandhi ajoute le Sermon sur la montagne du Christ : « Aimez vos ennemis ».

Mais comment affronter l'injustice ? Gandhi découvre que la quête de la vérité libère une « force » pour laquelle il forge un nom : Satyagraha, la force de la Vérité. « Dans l'application du Satyagraha, je découvris que la recherche de la vérité n'admettait pas que la violence soit infligée à l'adversaire, mais qu'il devait être sevré de son erreur par la patience et la compassion. Car ce qui apparaît à l'un comme une vérité peut apparaître à l'autre comme une erreur. Et la patience signifie l'acceptation de souffrir soi-même. Ainsi la doctrine en vint-elle à signifier défendre la vérité non en faisant subir des souffrances à l'adversaire mais en souffrant soi-même. »

L'idée profonde de la non-violence, c'est donc d'attaquer la conscience de l'adversaire - parfois contre toute espérance ! - pour lui faire voir les structures de l'injustice et l'amener à les changer.

Est-ce une attitude passive ?

Les non-violents ne sont ni des doux ni des naïfs, ni des lâches ni des peureux ! L'amour auquel ils font référence n'a rien de sentimental. Il s'incarne dans des actes et des paroles si fortes que l'indifférence n'est plus possible : ou on accepte la vérité qu'ils expriment... ou on essaie de les faire taire tout de suite - par la menace, l'emprisonnement, la violence, parfois le meurtre. Le non-violent  provoque donc des actions dynamiques, agressives contre le mal qu'il dénonce mais pas contre l'homme qui le fait ! Son action s'appuie aussi sur une vie résolument engagée au quotidien : elle en est comme le prolongement  - sans quoi, ce n'est que parole.

Gandhi a clairement montré que la violence est préférable à la lâcheté, mais que la non-violence est une attitude plus courageuse que la violence. Il faut beaucoup de courage pour prendre injustement des coups en dénonçant le mal. Il fallait du courage à Mgr Romero pour dire publiquement aux militaires de cesser de tuer le peuple salvadorien - tellement qu'ils l'ont abattu le lendemain ! Il fallait du courage à Chico Mendes, assassiné en 1988, pour avoir dénoncé le sort fait aux seringueiros dans la forêt amazonienne.

L.F. ©EQm

Etre non-violent, c'est d'abord dire la vérité ?

Oui. Avec une parole active, transformante. Dire et surtout vivre. Avec la conviction que la vérité et la justice n'ont pas besoin de défenseurs - elles s'imposent aux consciences - mais de témoins, qui incarnent ce qu'elles signifient.

Le premier geste concret d'un non-violent, c'est de ne plus rester indifférent. Car se taire aujourd'hui c'est accepter pire demain. Le non-violent réagit : s'il peut dénoncer l'injustice, il parle ; s'il peut aider une victime de l'injustice, il agit. Et s'il doit risquer sa vie, il le fait – avec intelligence. Car la plus grande force des dictatures, c'est le silence des citoyens. Dès le moment où le peuple dit « non », le tyran ne peut plus rien faire. Cette « force de vérité », présente en chaque individu, possède une telle puissance qu'elle peut renverser des régimes. On l'a vue à l'œuvre en Inde avec Gandhi, mais aussi aux Philippines, à Madagascar ou dans les anciens pays de l'Est avec la chute du Rideau de fer et du Mur de Berlin.

Ne s'agit-il pas d'une utopie ? [...]

S'agit-il d'une attitude religieuse ? [...]

Mais de nombreux athées sont aussi non-violents !

La valeur absolue d'un non-violent, c'est le respect de tout être. Cette conviction relie les hommes de paix et de droit, qu'ils soient ou non croyants. Elle éclaire leur vie : cherchant à déraciner la violence jusque dans les profondeurs de l'être et de la société, ces « justes » font souvent le choix d'une grande radicalité, allant parfois jusqu'à la pauvreté consentie pour permettre un partage avec un plus grand nombre.

La violence n'est-elle pas naturelle ?

Ce qui est naturel et sain, c'est l'instinct de se défendre. Un homme qui se révolte devant l'injustice est un être en bonne santé mentale ! Ce qui est mal, c'est la violence institutionnalisée : le meurtre, la guerre, l'exploitation économique, l'esclavage sous toutes ses formes.

Mais d'où vient la violence ?

De la peur. Le contraire de la paix, ce n'est pas la guerre, c'est la peur. Peur de l'autre, peur de mourir, peur de ne plus être soi-même, de ne pas être aimé, de manquer. Mais être un homme, c'est dépasser ses instincts. Le but de la non-violence, c'est de porter tous ces conflits au niveau de l'humain. « La non-violence est la loi de l'espèce humaine comme la violence est celle de la brute », disait Gandhi.

Faut-il toujours condamner la violence ? [...]

De quelles « armes » disposent le non-violent ? [...] ©EQm

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Un aperçu en pdf
©Gandhi Serve
Gandhi
P.P. ©EQm
 

POUR UNE POIGNÉE DE SEL
Le 31 décembre 1929, le Congrès décrète « l'indépendance » de l'Inde et charge Gandhi d'organiser la rébellion pour chasser les Anglais. Pendant des semaines, Bapu cherche le geste qui fera plier l'Empire. Il prie. Puis il trouve : il faut ramasser du sel au bord de l'océan. Ses alliés sont incrédules, mais Gandhi explique : le monopole de l'état sur le sel est une loi injuste parce que le sel est indispensable pour la vie et que cet impôt touche même les plus pauvres, alors que cette denrée est à portée de leur main. Or tous les Indiens peuvent ramasser du sel, bénéficier directement de leur geste... tout en privant l'Empire de revenus substantiels. Le 2 mars 1930, Gandhi prévient le vice-roi de ses intentions. Puis il se met en route le 11, avec quelques fidèles de son ashram (monastère). Une marche de près d'un mois où des milliers d'Indiens l'accompagnent dans le calme. Le 6 avril, Gandhi prend du sel. Les Anglais jugent son geste ridicule. Mais quelques jours plus tard, des dizaines de milliers d'Indiens l'imitent. Les prisons se remplissent de résistants non-violents, la désobéissance civile se répand. Début avril, Gandhi est arrêté mais son arrestation amplifie encore le mouvement. Moins d'un an plus tard, le gouvernement britannique libère Gandhi pour calmer le pays, et convie le Mahatma à Londres pour négocier un statut pour l'Inde. Seize ans plus tard, en 1947, l'indépendance est proclamée.

 
 

QUATRE ÉTAPES
1. D'abord, chercher la vérité – elle est toujours très concrète. Il faut analyser en profondeur la situation de ceux qui subissent l'injustice, en démonter les mécanismes, et découvrir ce qui est bon en l'adversaire - même la personne la plus corrompue possède une part de vérité.
2. Penser à une solution au conflit : quand les consciences s'ouvrent, il faut pouvoir proposer une réponse concrète et réaliste.
3. Avancer avec d'autres car on ne possède pas « seul » la vérité. Faire équipe avec quelques personnes qui agissent à partir d'une conviction bien ancrée. Et la vérité fait tache d'huile.
4. Se préparer. En priant, en maîtrisant ses peurs et ses réactions - la première fois qu'on prend une claque, on veut la rendre ! Redécouvrir ce qui nous divise. Car faire la paix n'est pas un débat d'idées, c'est une rencontre d'homme à homme qui se parlent, apprennent à faire confiance, à se réconcilier.

 
 

DANS LE DIALOGUE, LE NON-VIOLENT...
 N'emploie que des paroles vraies – parfois le silence.
 Ne fait pas de monologue : il écoute la vérité de l'autre.
 Reconnaît ses propres erreurs et ses limites.
 Donne sa vérité sans la « plaquer », une vérité expérimentée. Il exprime aussi comment il ne vit que partiellement son idéal.
 Propose à l'adversaire de s'unir contre l'injustice, pour que lui aussi sorte grandi.

 
 

STRATÉGIES
* Mobiliser les attentions sur l'injustice, avec des moyens simples : rencontres, pétitions, lettres. Dire aux gens de dénoncer l'injustice à qui de droit.
* La manifestation, pour faire entendre la souffrance de ceux qui vivent l'injustice. Parfois en silence.
* La démonstration, qui consiste à grossir sous la loupe l'injustice pour qu'elle saute aux yeux. Par exemple en allant volontairement en prison à cause d'une loi injuste.
* Le jeûne, parce que notre monde « a plus besoin de conversion que de révolution ». L'intention, c'est de se purifier soi-même pour que l'adversaire puisse enfin voir la vérité à travers nous. Le jeûne à mort, rarement utilisé, est une arme discutable parce qu'elle atteint à la vie. Bien vécu, il est davantage de l'ordre de l'offrande que de la pression.
* La désobéissance civile, en bout de ligne.

 
 

MEDELLIN - LE CŒUR DES MÈRE
À la suite d'une formation à la non-violence, la population d'un bidonville de Medellin mène une action pour disposer d'un accès à l'eau potable. Plusieurs tentatives de dialogue avec la municipalité s'avèrent infructueuses. Les mères du barrio décident alors de toucher la conscience des femmes de la classe moyenne. Cent cinquante mamans du barrio forment dix groupes. Le premier descend sur la place de la ville : les mères baignent leurs bébés dans les flaques d'eau, au pied d'une gigantesque fontaine. Scandale : « Vos enfants vont mourir si vous les lavez là ». Les femmes du barrio entament alors le dialogue : « On veut bien, mais on n'a pas d'eau chez nous » - ouverture des consciences. La police chasse les femmes. Dès que le dernier policier disparaît, le deuxième groupe de mères s'avance. Même scénario. Puis le troisième groupe, et ainsi de suite. Excédée, la police veut embarquer les agitatrices à la prison. Mais les femmes de la classe moyenne s'interposent : elles se solidarisent avec les mères du barrio. Sans plus attendre, toutes vont voir le maire... qui ne peut rien refuser à ses voisines et électrices ! Trois mois plus tard, l'eau potable coule dans le bidonville...

 
 
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